31/12/2008
Le déclin de l'empire américain

A la lumière des derniers évènements qui secouent la finance mondiale, on ne peut manquer de s'interroger sur la suprématie économique et financière des États-Unis, en fait ce qui constitue leur empire. En effet, contrairement aux empires qui ont précédé, la domination américaine ne tire pas sa substance d'une conquête, puis d'une annexion de territoires, même si, comme nous le verrons plus loin, cette domination n'aurait pas pu se faire sans les deux guerres mondiales qui ont marqué le XXe siècle, mais de cette suprématie qui repose sur les entreprises multinationales, l'informatique et la finance, Wall Street restant la première place financière de la planète. Au départ, la puissance américaine s'est construite avec l'industrialisation accélérée de la fin du XIXe siècle qui a marqué les pays occidentaux.
Une concentration industrielle vertigineuse
La fin de la conquête de l'Ouest, puis l'achèvement de la ligne ferroviaire reliant la côte atlantique à la côte pacifique donnent le coup d'envoi à une industrialisation sans précédent, dont l'ampleur, à l'échelle du pays, dépasse largement celle que connaissent à la même époque, des pays comme le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France. Le plus frappant, c'est ce mouvement de concentration des entreprises qui caractérise la période 1880-1890 et qui atteint de telles proportions qu'il finit par inquiéter les dirigeants politiques qui craignent, à juste titre, l'instauration de monopoles susceptibles de fausser le jeu de la concurrence et c'est ainsi que fut promulgué, le 2 juillet 1890, le Sherman Antitrust Act qui interdit, entre autres, les ententes illicites, les monopoles, et les abus de position dominante. Toutefois, cette loi ne s'appliquait qu'aux compagnies, pas aux sociétés et c'est pourquoi elle fut complétée en 1914 par le Clayton Antitrust Act. Mais auparavant, en 1911, la Standard Oil, compagnie pétrolière fondée par John D.Rockfeller, fit l'objet d'un procès à la suite duquel elle fut démantelée pour être fragmentée en une trentaine de firmes. Toujours est-il qu'à la fin de la période 1880-1914, les États-Unis étaient devenus la plus grande puissance économique mondiale et répandirent l'image d'un pays de la libre entreprise, de l'invention avec Bell, Edison, du dynamisme industriel, avec Ford, et General Motors qui permirent à des millions d'Américains d'accéder à l'automobile. Mais malgré leurs relations économiques croissantes avec l'Europe, notamment le Royaume-Uni, les Américains restèrent isolationnistes. La Première Guerre mondiale commença par ébranler cette attitude.
L'isolationnisme américain remis en question
La participation du contingent américain (qui atteignit presque 2 millions d'hommes) à la Première Guerre mondiale fut décisive pour l'emporter sur l'Allemagne et provoqua un premier choc culturel pour les troupes de l'Entente, subjuguées par l'équipement dont disposaient les soldats américains. Toutefois, cette participation ne fit pas pour autant disparaître l'isolationnisme des responsables politiques américains puisque le Sénat refusa d'entériner le Traité de Versailles signé par le président, Woodrow Wilson. La crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale acheva de propulser les États-Unis sur le devant de la scène internationale.
De l'isolationnisme à la domination mondiale
Dès 1926, il fut permis à Wall Street d'acheter des actions à crédit avec un taux de couverture de 10% seulement, de sorte que de nombreux ménages placèrent leurs économies à la bourse de New York. Ce système vint amplifier une bulle spéculative insensée : si, entre 1921 et 1929, la production industrielle avait augmenté de 50%, la bourse connaissait, à raison de 18% par an, une hausse de plus de 300% pour la même période. Cette distorsion entre l'économie et la finance ne pouvait que conduire à une catastrophe quand on assista à une baisse de la production industrielle de 7% entre mai et octobre 1929. Ce ralentissement était en partie dû à un phénomène d'asphyxie: les capitaux disponibles étaient allés à la bourse plutôt qu'à l'économie. Suite à la hausse des taux d'intérêt en avril 1929, lorsque survint la première stagnation des cours, le remboursement des intérêts devint supérieur aux gains boursiers et les investisseurs qui avaient acheté leurs titres à crédit furent alors contraints de les vendre pour couvrir leurs emprunts, déclenchant une réaction en chaîne, qui, par un effet de domino, fit s'effondrer le système bancaire qui entraîna à son tour la faillite de l'économie. Cette crise se propagea à l'Europe et c'est l'Allemagne qui fut la plus touchée car les Américains avaient développé avec ce pays des relations économiques dès l'instauration de la République de Weimar. Ce qui explique pourquoi les dirigeants politiques américains ne voulurent pas, dans un premier temps, intervenir militairement en Europe: ils pensaient pouvoir composer avec le régime nazi, malgré l'insistance forcenée de Winston Churchill auprès de Franklin Roosevelt pour s'engager dans le conflit. En attendant, la politique économique du président américain fut loin de faire l'unanimité auprès de ses concitoyens, ses opposants lui reprochant son interventionnisme : en réalité, ils n'admettaient pas la faillite du libéralisme économique qui ruinait les théories d'Adam Smith, comme notamment, l'autorégulation des échanges économiques par le marché. A contrario, Roosevelt utilisa l'arsenal législatif pour disposer des garde-fous et on peut citer, par exemple, une loi, promulguée en 1933, qui interdit à tout établissement bancaire de cumuler les fonctions de banque de dépôt et celles de placement. Il n'y eut donc pas de remise en cause aux États-Unis du libéralisme économique et ce, d'autant plus que ce fut la Seconde Guerre mondiale qui permit au pays de sortir de la Grande Dépression. L'énorme puissance industrielle américaine fut décisive dans la victoire des Alliés sur les forces de l'Axe et celle-ci permit aux États-Unis de mondialiser son économie, tout en ayant le prestige d'une nation qui incarne les valeurs de liberté. Les Américains, dès 1945, fondèrent alors un véritable empire économique, pouvant se contenter de laisser quelques bases militaires chez ses alliés, vu que leur suprématie repose sur de grandes entreprises, celles que l'on qualifiera, dès le milieu des années 1960, de multinationales. En outre, la formation du bloc soviétique et les menaces potentielles qu'il représentait pour l'Europe occidentale conférèrent aux Américains le rôle de bienveillants protecteurs après celui de libérateurs, ce qui leur donna les moyens d'exercer des pressions sur les gouvernements alliés pour leur vendre leurs produits. Enfin, la suprématie du dollar, consacrée par les accords de Bretton Woods paracheva la constitution de l'empire américain et le NYSE (New York Stock Exchange, la bourse de New York) devint la première bourse mondiale et supplanta définitivement celle de Londres, les États-Unis ayant ravi à la Grande-Bretagne le titre de plus grande puissance mondiale. Ce pays fut alors à la pointe de la technologie, de l'innovation et de la recherche scientifique, avec, suprême consécration, le programme spatial Apollo qui permit à l'Homme de faire ses premiers pas sur la Lune le 20 juillet 1969. On peut, du reste, considérer la période 1945-1973 comme l'âge d'or de l'empire américain, le choc pétrolier ayant mis un terme à cette époque de forte croissance qui marqua l'après-guerre. Déjà, un signe avant-coureur en annonça la fin : le 15 août 1971, le président américain Richard Nixon suspendit la convertibilité du dollar en or car la guerre du Vietnam et la course à l'espace avait occasionné de fortes dépenses et l'état américain avait dû faire fonctionner la planche à billets, de sorte que le montant total des dollars émis excédait largement les réserves en or de Fort Knox. Le système des taux de change fixes s'écroula définitivement en mars 1973 avec l'adoption du régime de change flottants, c'est-à-dire qu'ils s'établirent en fonction du marché. Le 8 janvier 1976, les accords de Kingston (Jamaïque) confirmèrent officiellement l'abandon du rôle légal international de l'or. Il n'y avait plus de système monétaire international organisé : ce fut la fin des accords de Bretton Woods et le début d'une grande instabilité monétaire au niveau mondial dont l'une des conséquences fut de conduire l'Europe à la monnaie unique. A titre indicatif, l'once d'or valait 35 dollars en 1971 contre 2000 en 2008. Cette disparition de toute référence à l'or fut à l'origine des mouvements spéculatifs sur le monnaies favorisant un développement des flux financiers sans rapport avec les flux de marchandises. Si, au début des années 1970, la suprématie monétaire des États-Unis fut battue en brèche, il en alla de même sur le plan de l'économie avec l'émergence des deux pays qui furent les vaincus de la Seconde Guerre mondiale : l'Allemagne et le Japon.
La revanche des vaincus
Après la Libération, les Américains avaient compris que non seulement, il fallait éviter de brimer l'Allemagne en limitant ses capacités de production et de lui demander des réparations comme on l'avait fait après le Traité de Versailles, mais bien au contraire, redonner à ce pays toute sa capacité industrielle. Il fallait également aider l'Europe à se relever des ruines de la guerre par un plan de reconstruction: la donne politique internationale avait été bouleversée suite à l'annexion de pays d'Europe de l'Est (Tchécoslovaquie, Pologne, Allemagne de l'Est et Hongrie) par Staline. Les États-Unis avaient tout intérêt à constituer un bloc occidental fort pour faire pièce au menaçant bloc soviétique mais surtout à créer sur le Vieux Continent un espace économique qui leur permettrait de vendre leurs produits. Et c'est dans cette perspective que le président américain Harry Truman signa, le 3 avril 1948, le Programme de Rétablissement européen (European Recovery Program ou ERP) plus connu sous le nom de plan Marshall dont le principe était le suivant : les États-Unis accordaient un crédit à un état européen pour payer des importations de produits américains. L'état européen bénéficiaire encaissait, par le biais des taxes et en monnaie locale, le produit des ventes de ces importations et devait octroyer à des acteurs économiques nationaux des prêts destinés à des investissements d'un montant deux fois supérieur au crédit qu'il avait lui-même reçu. L'état bénéficiaire devait en outre faire la preuve qu'il équilibrait ainsi son budget sans recourir à la création monétaire. Le plan Marshall conduisit les Européens à s'accorder entre eux pour établir un plan de reconstruction dans le cadre de l'OECE devenu plus tard l'OCDE.Parallèlement, en Asie, les Américains avaient mis le Japon sous tutelle jusqu'au Traité de San Francisco signé en 1951, qui imposa à ce pays une constitution démocratique et lui permit aussi de bénéficier d'une aide financière des États-Unis. Cette aide massive prodiguée par l'Oncle Sam fut d'une grande efficacité: Entre 1948 et 1951, le PNB de l’Europe de l’Ouest fit un bond de 32% (passant de 120 à 159 milliards de dollars); et la production industrielle augmenta d'environ 40%. Quant au Japon, l’économie se rétablit rapidement et permit le retour de la prospérité dont les Jeux olympiques de Tokyo et le lancement du Shinkansen (premier train à grande vitesse roulant à 210 km/h) en 1964, en furent les manifestations emblématiques. Le Japon, tout comme l'Allemagne, a une culture industrielle acquise dès la fin du XIXe siècle. Ce sont donc ces deux pays qui furent à même de profiter au maximum de cette période de forte croissance économique qui caractérisa l'après-guerre et qualifiée par Jean Fourastié de "Trente Glorieuses". Leur savoir-faire technologique en ont fait des concurrents redoutables pour l'industrie américaine et on peut citer ceci comme exemple : au début des années 1970, les Américains limitèrent l'importation de produits sidérurgiques en instaurant des quotas à la tonne pour se protéger des Japonais, pensant sans doute que ceux-ci n'étaient pas capables de produire autre chose que des clous ou des ronds à béton. Quelle ne fut pas leur déconvenue quand il virent arriver sur leur marché des aciers spéciaux destinés à des applications de haute technologie, frappant brutalement l'industrie sidérurgique américaine d'obsolescence. Toujours dans le domaine de la métallurgie, l'Allemagne et le Japon ont supplanté les États-Unis sur le marché de la machine-outil, produit stratégique s'il en est. A partir de 1971, le solde de la balance commerciale des États-Unis s'inversa: de positif, il devint définitivement négatif, situation qui perdure de nos jours. Les Américains compensèrent le déficit de la balance commerciale par la balance des paiements en encourageant l'afflux de capitaux, Wall Street restant la première bourse mondiale. Après avoir connu la "stagflation", (stagnation économique + inflation) sous les présidences de Gerald Ford et Jimmy Carter, les États-Unis, avec Ronald Reagan, appliquèrent une politique économique qui apparut à l'opposé du New Deal : le président américain adhéra à l'économie de l'offre qui est une école de pensée macroéconomique ; selon elle, il faut aider les entreprises à produire davantage de biens et de services, en réduisant le plus possible les contraintes fiscales et règlementaires qui freinent leur développement. Reagan, reprenant en grande partie cette doctrine, procéda à des réductions massives d'impôts pour stimuler l'économie, et cette politique porta ses fruits au début de son second mandat.
L'ère de l'ultra libéralisme
Plus encore, la dérèglementation toucha également le secteur financier et les limites imposées par Roosevelt comme notamment cette loi de 1933 qui interdisait à tout établissement bancaire de cumuler les fonctions de banque de dépôt et celles de placement fut abrogée. La porte était ouverte à toutes les dérives : ce fut sous la présidence de Bill Clinton que l'on créa les "subprimes" désignant plus particulièrement une forme de crédit hypothécaire (mortgage) qui s'adressait à des ménages dont les faibles revenus ne permettaient pas d'obtenir un crédit classique, faute de garanties financières suffisantes. Pour les appâter, on eut recours à des montages financiers alambiqués pour qu'ils aient à rembourser des taux d'intérêts peu élevés en début de prêt mais ceux-ci étaient variables, parce qu'indexés sur celui de la banque centrale américaine. En fait, ces prêts étaient des véritables pièges pour les souscripteurs: d'abord, on leur soumettait un contrat d'une douzaine de pages imprimé en petits caractères pour en décourager une lecture approfondie, ensuite on omettait de les informer sur le risque de saisie de leur logement. A priori, c'est tout bénéfice pour le créancier: le rendement du prêt est élevé, et si le débiteur ne peut plus payer, on peut saisir son logement. La cupidité ne connaissant point de bornes, les organismes spécialisés dans ce type de prêt les firent transformer en titres négociables sur le marché financier, opération connue sous le nom de "titrisation" : elle consistait à regrouper les créances par paquet de 1500, en une obligation appelée ABS revendue à un réhausseur de crédit. Celui-ci mélangeait ensuite l'ABS avec des obligations moins risquées comme celles émise par l'État fédéral ou les collectivités locales pour émettre des CDO, des obligations servant aux banques à proposer aux épargnants des placements à rendements garantis. On avait donc un processus financier qui s'autoalimentait de façon artificielle et était par conséquent voué à l'effondrement dès lors que les créances ne pouvaient plus être recouvrées dans leur intégrité, ce qui se produisit lors de l'été 2007.
Plus dure sera la chute
Entre 2004 et 2007, la Réserve fédérale (banque centrale américaine) releva son taux d'intérêt directeur de 1 % à 5 %, si bien que bon nombre de ménages ne purent faire face à leurs échéances et se virent saisir leur logement pour se retrouver à la rue. En outre, le marché immobilier avait cessé d'être florissant, l'offre de logement devenant supérieure à la demande. La mise en vente massive de logements saisis dans le cadre des subprimes provoqua un effondrement des prix sur le marché immobilier américain et ipso facto, l'insolvabilité des créances. A la faillite des familles emprunteuses, succéda celles de certains établissements financiers ou bancaires comme Lehman Brothers tout récemment car si la crise financière internationale a commencé en 2007, elle continue actuellement et elle est loin d'être finie : la "titrisation " a répandu les créances pourries dans tout le système financier mondial à la manière d'un virus, de sorte qu'on ne connaît pas encore toute l'ampleur du désastre. Elle alimente la crise de confiance: on craint tous les jours de trouver des cadavres dans les placards des banques et autres établissements financiers. Il y a un élément qu'on n'a pas cité à l'occasion de cette crise des subprimes: Certaines sociétés de prêts hypothécaires ont sciemment organisé la faillite de leurs modestes débiteurs par des méthodes d'aigrefin pour s'approprier leurs biens immobiliers à vil prix; c'est le cas d'Ameriquest Mortgage qui a été accusé par les autorités ou lors de procès d’avoir poussé des centaines de gens à vendre leur maison. Mais cette fois, ces margoulins ont été pris à leur propre piège, les maisons saisies ne valaient plus grand chose tout en ne trouvant plus preneur: les banques, crise oblige, ne pouvaient plus octroyer des crédits aux éventuels acheteurs. Pourtant, cette crise financière ne saurait cacher l'affaiblissement structurel de l'économie américaine due à la désagrégation de son industrie, qui s'est accéléré à partir du premier mandat de George W. Bush.
La désagrégation de l'industrie américaine
Les Américains, forts de leur position dominante qu'ils occupaient depuis 1945 jusqu'au début des années 1970, s'étaient endormis sur leurs lauriers : par exemple, la firme Kodak, rendue célèbre dans le monde entier pour ses fameuses pellicules Kodachrome et Ektachrome, d'abord fortement concurrencée par le Japonais Fuji, au point de lui avoir fait perdre son quasi-monopole, a vu arriver trop tard la révolution de la photographie numérique qui sonne le glas de la classique pellicule dont les jours sont désormais comptés. Comme on l'a vu, l'Allemagne et le Japon étaient devenus de sérieux concurrents mais il ne faut pas oublier les autres pays d'Europe et en Asie, les "petits dragons" comme la Corée du Sud, Taïwan et l'Indonésie. Les grandes entreprises américaines, tout en gardant la main sur la haute technologie et pour réduire les coûts de fabrication, commencèrent alors à délocaliser leur production en Asie, notamment dans le domaine des semi-conducteurs, c'est-à-dire tout ce qui concerne les composants électroniques de pointe (à l'exception des microprocesseurs), puis ce fut au tour des ordinateurs eux-mêmes (sauf les grosses unités, les mainframes destinées aux applications scientifiques et militaires) de faire l'objet de ces délocalisations, les Américains gardant la mainmise sur les logiciels. Mais pire encore, entre 2000 et 2007, ils délaissèrent leur industrie pour se concentrer sur les services et la haute technologie. L'ennui, c'est que pour compenser le manque à gagner, il aurait fallu un volume d'activité quinze fois supérieur à celui offert par ces deux secteurs de l'économie. Pourtant, un des fleurons de l'industrie américaine avait échappé à ce phénomène de désagrégation: il s'agit du secteur automobile. Au début des années 1980, la concurrence japonaise avait fait perdre aux constructeurs américains des parts de marché sur leur propre terrain ; les automobiles américaines accusaient un énorme retard technologique par rapport à leurs concurrentes japonaises et européennes et Chrysler avait failli disparaître. Les constructeurs firent donc appel aux bureaux d'étude de leurs filiales européennes implantées depuis longtemps sur le Vieux Continent pour concevoir des véhicules modernes et ce, avec succès. Cependant, ils ne comblèrent jamais leur retard en matière de finition et de fiabilité, et ils suivirent une stratégie commerciale qui risque aujourd'hui de leur être fatale : ils mirent l'accent sur les ventes de gros 4X4 et de pick-up (camionnettes à plateau) voraces en carburant. Sur ce dernier point, ils ne firent aucun effort pour réduire, d'une façon générale, la consommation de tous leurs modèles (on a estimé que la consommation moyenne d'une voiture américaine est de 11 litres aux 100 kms). Là encore, de plus en plus d'Américains ont préféré les voitures japonaises beaucoup plus économes, atout déterminant en ces périodes de crises pétrolières successives ; et pour les modèles haut de gamme, les conducteurs les plus aisés se sont mis à préférer les voitures allemandes aux productions nationales. Cet aveuglement des constructeurs américains est d'autant plus étonnant qu'il leur suffisait, à quelques modifications près, de construire à Detroit les modèles déjà fabriqués en Europe, les seuls capables de faire face à la concurrence japonaise. On comprend alors la réticence, pour ne pas dire plus, du Congrès pour sauver l'industrie automobile américaine du désastre, malgré le risque de faillite du constructeur le plus important, la General Motors. Entre une industrie devenue incapable de s'adapter à l'évolution du marché et les délocalisations massives, les États-Unis ont perdu le statut de la plus grande puissance industrielle du monde au profit du Japon. Pourtant, ce déclin économique ne s'arrête pas là : les multinationales, toujours plus avides de profit, délocalisent en Inde l'activité jusque là préservée de la mondialisation: les services à haute valeur ajoutée, c'est-à-dire la matière grise.
La " bangalorisation " de la matière grise américaine
Bangalore est une ville située au sud de l'Inde et considérée comme la nouvelle Silicon Valley, elle a donné une expression aux États-Unis employée par des cadres dont le poste a été supprimé en raison d'une délocalisation en Inde: "I've been bangalored" (J'ai été "bangaloré"). On peut s'étonner qu'un pays comme l'Inde, pays faiblement industrialisé et dépourvu d'infrastructures puisse peser ainsi sur l'économie mondiale. "Mais justement : à cause des handicaps monumentaux qui pèsent sur sa compétitivité industrielle, l'Inde a choisi une autre façon de s'insérer dans le commerce mondial. Une voie étroite, mais efficace et pour nous autrement redoutable: par le haut. C'est-à-dire, par les services à haute valeur ajoutée, par la matière grise. Parce que l'Inde est une véritable machine à élites: les établissements d'enseignement supérieur indiens produisent chaque année près de 300 000 jeunes ingénieurs fraîchement diplômés. Le secteur de l'informatique et des autres services délocalisés devrait employer deux millions de personnes dans le sous-continent en 2009 ".(1)Et il faut voir avec quelle inconscience les géants de l'informatique que sont Microsoft, IBM ou Accenture, pratiquent l' "outsourcing ", mot utilisé par les Américains pour désigner cette forme particulière de délocalisation rendue possible par les moyens de communication instantanée comme l'internet à haut débit. "Microsoft, qui emploie déjà 4000 ingénieurs dans ses centres de recherche de Bangalore et d'Hyderabad, compte investir 1,7 milliards de dollars supplémentaires et embaucher 3000 personnes de plus, parce que «l'Inde dispose d'une fantastique réserve d'informaticiens». C'est ce qu'a annoncé Bill Gates, alors en tête de la compagnie, au cours d'une visite à New Dehli en décembre 2005 ".(2) En la matière, la main d'œuvre indienne est à la fois bon marché et hautement qualifiée, donc pourquoi s'en priver ? Ce que toutes ces entreprises ne voient pas, c'est qu'en sacrifiant à des objectifs à court terme de profit maximum, elles sont en train de procéder à des transferts de technologie à leurs futurs concurrents. Comme dans la finance, c'est la cupidité qui l'emporte : on ne nous fera pas croire qu'une firme comme Microsoft, qui réalise, bon an, mal an, quelques huit milliards de dollars de bénéfice, se trouve handicapée par des problèmes de coûts, la nature même de son activité rendant cette entreprise particulièrement rentable. Le secteur de l'informatique est hautement stratégique et les Américains sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis.
Un déclin inexorable
On peut objecter que les États-Unis gardent leur supériorité dans le domaine de la recherche fondamentale, dans celui de l'informatique haut de gamme et des microprocesseurs: les deux leaders du marché qui fournissent tous les micro-ordinateurs, AMD et Intel se sont bien gardés de délocaliser leur production en continuant à fabriquer leurs microprocesseurs sur le sol national. Oui mais cette précaution sera-t-elle suffisante à l'avenir quand on sait qu'Intel succombe à son tour aux chants des sirènes indiennes ? "Intel, qui comptait moins de 2000 cols blancs en Inde en 2004, a allongé à son tour un milliard de dollars pour se doter d'une structure plus étoffée".(3)Il n'est pas invraisemblable de penser que les Indiens puissent un jour concevoir un microprocesseur qu'ils feraient fabriquer dans un des pays du sud-est asiatique. Quant à la recherche fondamentale, elle ne suffit pas à assurer une suprématie quand la recherche appliquée ne trouve plus une infrastructure industrielle suffisamment efficace pour passer rapidement du prototype à la production en série et à la commercialisation. C'est précisément ce qui fait la force des Japonais et de leur industrie et c'est là que se situe désormais la carence des Américains. Et on ne voit pas comment ils pourraient redresser cette situation : ce qui forme le tissu industriel, ce sont les PME et parmi elles il y en a qui sous-traitaient pour les grandes entreprises, ces dernières les ayant tuées par leurs délocalisations massives et le plus grave dans cette situation, c'est la disparition d'un savoir-faire qui explique qu'on ne puisse plus revenir en arrière. Depuis les années Reagan, les Américains ont cédé à la frénésie du consumérisme en usant et abusant du crédit; en d'autres termes, ils ont vécu au-dessus de leurs moyens. Ils se sont enrichis de façon artificielle par la spéculation boursière, laquelle a surtout bénéficié aux actionnaires au détriment de l'investissement industriel. Les États-Unis ont beau posséder la plus puissante armée du monde, à quoi cela leur sert-il s'ils ne sont plus capables de financer le stationnement de leurs troupes en Irak autrement que par un endettement qui prend une dimension abyssale? On est loin de cette Amérique toute-puissante des années 1940, capable de mener deux guerres en même temps et de lancer par surcroît le plan Marshall. Jusqu'aux années 1960, ce pays n'importait du pétrole que pour préserver ses propres réserves alors que depuis, il est devenu totalement dépendant des importations en raison du boom de la consommation.
Assurément, les États-Unis n'ont plus les moyens économiques de leur domination, ils sont largement dépendants de l' extérieur et devront apprendre à composer, face à un monde de plus en plus complexe qui bouleverse leur mode de pensée manichéen. Le pourront-ils? Il est permis d'en douter, tant la crise financière mondiale est révélatrice d'un mal profondément ancré en eux.
1. Ève Charrin, l'Inde à l'assaut du monde, Introduction : Pourquoi nos rivaux sont indiens, p.10-11, Grasset 2007
2. Ibid. Chap. 1: Eldorado pour délocalisations high tech, p.21
3. Ibid., Introduction : Pourquoi nos rivaux sont indiens, p.21
14:10 Publié dans Etats-Unis d'Amérique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : usa, crise
02/09/2008
L'héritage funeste de la révolution française
« Notre héritage n'est précédé d'aucun testament. » (René Char)
Dans notre article, France, crise d'identité, nous écrivions :
"Les révolutionnaires de 1789 ont voulu remplacer une unité surnaturelle transcendant la diversité de notre pays par l'unité illusoire de la Raison, ouvrant une boîte de Pandore qui a libéré tous les maux dont nous souffrons aujourd'hui". Sinon, comment expliquer qu'un pays, si généreusement doté par la nature, si inventif, ait pu en arriver là? Cet effroyable gâchis a pour origine la Révolution, toute à la fois inutile et mortifère et c'est ce qui, en substance, ressort d'un ouvrage collectif sorti au printemps 2008, Le livre noir de la révolution française, (cf. note dans la rubrique Livres); ce livre nous donne l'occasion d'exercer un droit d'inventaire sur la Révolution qui a donné le "modèle républicain" et d'approfondir les notions que nous avions évoquées dans l'article cité plus haut, notamment les fondements de l'idéologie révolutionnaire et son héritage.
Les origines de l'idéologie révolutionnaire
L'idéologie révolutionnaire plonge ses racines dans le rationalisme qui se fait jour au XVIIe siècle avec René Descartes qui publie en 1637 Le Discours de la méthode et Les Méditations métaphysiques en 1641, livres qui eurent un grand retentissement, à tel point que Blaise Pascal voulut écrire un ouvrage apologétique mais il n'en eut pas le temps, il ne nous en reste que des fragments rassemblés sous le titre de Pensées. Pascal voulait s'adresser aux libertins épris de raison: tel était le sens de son fameux et maladroit pari qui consistait à vouloir convaincre par la raison d'une réalité qui non seulement la transcendait mais se situait à un autre niveau de compréhension justement inaccessible à tout raisonnement. On peut y voir là une influence pernicieuse de Descartes pour qui l'existence de Dieu pouvait être démontrée: Puisque tout effet a une cause et que la cause n'a pas moins de réalité que l'effet, il faut que cette idée de l'infini soit causée par quelque être parfait qui en est le véritable auteur; donc Dieu existe. Le surnaturel est ramené au naturel, et la tripartition de l'être humain en corps-âme-esprit se ramène à une bipartition corps-âme, la notion d'infini se confond avec celle d'indéfini comme l'illustre le pari de Pascal (les deux infinis). Donc la particularité du rationalisme français, c'est sa prétention à vouloir traiter de questions métaphysiques, à la différence du rationalisme anglais qui ne vise essentiellement qu'à s'appliquer aux choses pratiques et purement scientifiques. Le cartésianisme, en faisant de Dieu une projection humaine, rejoint les Grecs de l'Antiquité qui faisaient des dieux à leur image (" l'homme est la mesure de toutes choses " selon eux) mais ce qui est nouveau ici, c'est que cette projection fait appel au raisonnement scientifique et non à l'imaginaire mythologique. Du reste, Dieu n'est pas indispensable à ce système de pensée qui permet d'adopter deux attitudes face à lui:
- Soit, on admet son existence et cela donne le déisme.
- Soit, on le rejette totalement et c'est l'athéisme.
Toutefois, Descartes s'est lui-même piégé dans ses ratiocinations avec son absurde "Je pense donc je suis " car sur le plan de la logique formelle, le sujet "je " précède le verbe "pense", donc la pensée émane de l'être et non l'inverse, de plus, identifier l'être à la pensée, c'est confondre la fumée avec le feu qui en est la source, c'est oublier que la pensée est aussi l'expression de phénomènes totalement irrationnels et qu'elle peut s'arrêter à tout moment lorsque l'homme accède à un degré élevé de contemplation par la pratique de la méditation ou de l'oraison. Cette ontologie cartésienne prétend faire de l'homme un être universel parce que rationnel. Ce système de pensée, tel un virus, va peu à peu saper les fondements chrétiens de la société française. (1)
Les fondements de l'idéologie révolutionnaire
Ce sont incontestablement Voltaire et Rousseau qui donnent au rationalisme son prolongement politique, le premier par son antichristianisme militant, le second par son Contrat social. Tous les deux sont déistes, à la différence de Diderot qui était farouchement athée; pour Voltaire, c'était le dieu horloger qui faisait fonctionner l'Univers, pour Rousseau, l'Être Suprême. Le rationalisme de Voltaire est issu de celui de l'œuvre de John Locke dont il eut connaissance lors de son séjour en Angleterre et qu'il mit en pratique pour exploiter son domaine de Ferney. Ce n'est donc pas de ce côté qu'il faut rechercher son influence sur la Révolution. C'est plutôt son antichristianisme viscéral qui alimenta chez les révolutionnaires de 1789 cette haine de Dieu et de tout ce qui s'y rattachait : l'Église et le roi. Pire encore, il utilisa l'islam pour démolir le christianisme: alors que jusqu'en 1745, il considère Mahomet comme un « imposteur », un « faux prophète », un « fanatique » et un « hypocrite » (2) mais le décrit aussi comme un « enthousiaste » et « grand homme » à l'image d'Alexandre le Grand (3), il se sert ensuite de l'islam comme d'un instrument contre le christianisme qu'il considère comme «la plus ridicule, la plus absurde et la plus sanglante religion qui ait jamais infecté le monde». (4) Il caricature Jésus en le présentant «comme un chef de parti», un «gueux», un homme «de la lie du peuple» qui voulait former une secte. Par contre, Mahomet quant à lui avait établi un culte qui «était sans doute plus sensé que le christianisme. On n'y adorait point un dieu en abhorrant les juifs; on n'y appelait point une juive mère de Dieu; on n'y tombait point dans le blasphème extravagant de dire que trois dieux font un dieu; enfin, on n'y mangeait pas ce dieu qu'on adorait et on n'allait pas rendre à la selle son créateur». (5) La religion qu'apporte Mahomet était en revanche «le simple théisme, la religion naturelle et par conséquent la seule véritable». (6) Voltaire, si vanté par ses hagiographes républicains (7) pour son esprit critique, répète comme un perroquet ce qui est dit dans le coran en s'abaissant au passage à une argumentation se situant au niveau des fosses d'aisance.
Le patriarche de Ferney, par le succès qu'il connut de son vivant, notamment par ses pièces de théâtre (complètement oubliées aujourd'hui), a pu instiller ainsi son poison antichrétien d'une façon particulièrement efficace, alimentant le torrent antireligieux qui ne cessa de grossir jusqu'à la Révolution et dont le signe avant-coureur fut la dissolution, par un arrêt du Parlement de Paris pris le 6 août 1762, de la Compagnie de Jésus, de la mise sous séquestre de ses biens, et de la dispersion des pères jésuites; les parlements de province firent la même chose dans les mois qui suivirent si bien qu'en 1764, il ne resta plus rien de la Compagnie de Jésus en France. Les Jésuites avaient non seulement été en butte aux attaques des jansénistes gallicans et parlementaires mais surtout à celles des philosophes athées de l'Encyclopédie auxquels ils avaient répliqué par leur Dictionnaire de Trévoux.
Si la pensée de Voltaire, en dehors de son antichristianisme, ne semble guère avoir de rapport avec l'idéologie révolutionnaire, ce n'est pas le cas de Rousseau car son Contrat Social eut une influence prépondérante chez les révolutionnaires de 1789 au point d'en constituer le corpus idéologique. Rousseau, influencé par les thèses de Thomas Hobbes, en prit pourtant le contre-pied à propos de l' "état de nature" : si pour Hobbes, "l'homme est un loup pour l'homme", Rousseau répond que "l'homme est naturellement bon, c'est la société qui l'a corrompu", par conséquent, il faut passer un contrat avec une société gouvernée par la raison et par l'intérêt commun à tous les individus (et non la somme des intérêts particuliers) qui la composent: c'est la " volonté générale ", concept qui justifia tous les actes des révolutionnaires.
La volonté générale, un concept totalitaire
On a beaucoup disserté pour savoir si le Contrat social avait donné naissance à tous les totalitarismes qui suivirent ou aux démocraties libérales, en concluant à une ambiguïté, voire à une ambivalence sur ce point en s'appuyant sur le fait que la volonté générale était l'expression du peuple, donc de la démocratie. La définition de ce mot est connue: C'est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, définition dans laquelle les libéraux aussi bien que les révolutionnaires comme Lénine se sont reconnus. La difficulté vient de ce qu'on associe, de nos jours, la notion de démocratie à celle de suffrage universel et de liberté; on a vite oublié ou on n'a jamais voulu voir qu'avant la chute du mur de Berlin en novembre 1989, les pays de l'Europe de l'Est sous domination soviétique étaient dénommés "démocraties populaires". En fait, la notion de liberté et celle de démocratie n'ont rien à voir l'une avec l'autre; à l'inverse, un régime monarchique peut se montrer respectueux des libertés. (8) Louis XVI, ce "tyran" que les révolutionnaires traînaient dans la boue, a, en dix-neuf ans de règne, signé tous les recours en grâce qu'on lui soumettait, de sorte qu'aucun condamné à mort ne fut renvoyé à l'échafaud. Il supprima l'usage de la torture dans les interrogatoires et celui des corvées. Bien plus, il promulgua l'édit de tolérance du 17 novembre 1787 accordant l'état civil et un statut aux protestants. Si le roi était le souverain, tenant sa légitimité de Dieu validée par la cérémonie du sacre, et le peuple ses sujets, on se heurte avec Rousseau à une aporie : si le peuple est souverain, où sont les sujets ? Le peuple serait donc à la fois souverain et sujet. Et puis, qu'est-ce que Rousseau appelle l'homme ? "Or, il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc.; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan: mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie; s'il existe, c'est bien à mon insu", (9) répond Joseph de Maistre avec ironie. Ce qui revient à dire que l'homme, en tant qu'entité abstraite n'existe pas. En fait, l'homme n'est pas " naturellement bon ", il porte en lui le bien et le mal. (10) Or c'est sur cette erreur ontologique dans la pensée de Rousseau que repose le totalitarisme du Contrat social: pour éviter à l'homme d'être corrompu, celui-ci va renoncer à sa liberté personnelle pour se fondre dans la volonté générale qui est la seule liberté pour lui puisqu'elle est gouvernée par la raison. Il y a là une confusion de la liberté individuelle et des libertés publiques, ce qui nous amène à parler de la devise Liberté-Égalité-Fraternité.
Une devise trompeuse
Pour parler de cette devise, il faut commencer par l'égalité qui en est à la base. La notion révolutionnaire d'égalité repose sur le fait que "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit" (11 ) puisqu'ils ne sont plus qu'une abstraction rationnelle. Cette égalité n'est qu'une uniformité. Elle n'a rien à voir avec une quelconque notion de justice, comme le croient la plupart de nos concitoyens. Elle est l'expression dévoyée de l'égalité chrétienne qui se fonde sur le fait que les hommes sont tous les enfants de Dieu, portent tous la marque du péché originel et partagent cet état de chute dans cette "vallée de larmes" qu'est l'univers dans lequel se déroule leur existence, vision insupportable pour le révolutionnaire qui veut faire un paradis sur terre: "Tout en se revendiquant des valeurs évangéliques, les révolutionnaires, en expulsant Dieu, se sont coupés de la source sans laquelle on ne peut plus reconnaître les fruits. Ainsi, une liberté qui n'est pas donnée par un Père est un mouvement incohérent; une égalité qui ne reconnaît pas le choix préférentiel d'un amour est mensongère et une fraternité qui s'autoproclame sans référence à une origine commune est fausse, tout simplement. Vouloir tuer le Père tout en gardant les valeurs, par lui, léguées, est impossible". (12) [...] Cet égalitarisme conduit inexorablement à tout rabaisser au niveau du plus petit dénominateur commun et n'a rien à voir cette égalité "à l'américaine" décrite par Tocqueville qui pousse l'homme à tenter d'égaler ceux qui lui sont supérieurs.
En ce qui concerne la liberté, affirmer que les hommes naissent libres conduit à une contradiction : "Si les hommes naissaient libres, c'est que cela se ferait naturellement et il est donc contradictoire de le décréter par écrit. Ce qui est écrit est justement ce qui n'est pas naturel et a besoin de cet écrit pour exister". (13) Mais le plus dangereux, c'est précisément de vouloir imposer la liberté par le droit en se fondant sur une conception erronée de celle-ci: "En confondant et en mélangeant les libertés publiques (qui existaient sous la royauté et dont le roi était le garant puisqu'elles tenaient sur sa parole, autrement plus solide que l'écrit) et la liberté personnelle (dont le siège est ma conscience), les révolutionnaires ont pris le risque qu'elles se contredisent l'une l'autre et s'empêchent de fonctionner". (14) [...] "L'idée selon laquelle un régime des libertés publiques protège la liberté individuelle est un leurre, il ne peut éventuellement que garantir des contrats qui lient les hommes entre eux. Une liberté se conquiert, c'est ce qui fait son essence même. Prétendre protéger la liberté individuelle, c'est l'annihiler". (15) C'est d'autant plus vrai quand on examine l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui définit la liberté d'une manière négative, étant donné qu'elle "consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui" faute d'en avoir une conception claire, et surtout en fixe les limites par la loi, ouvrant ainsi la porte à l'arbitraire. Puisque l'homme est "naturellement bon", il va aliéner sa liberté au profit de la société pour son plus grand bien : " Il y a derrière cette idée de régime de libertés publiques, l'idée du progrès moral de l'humanité et donc la négation de la possibilité du mal". (16) Selon cette idéologie, si les hommes sont "libres et égaux" ils ne peuvent qu'être fraternels.
Avec la fraternité, on se heurte à une nouvelle contradiction car il ne peut y avoir de frères sans parents: "A partir de la Révolution, nous ne sommes plus les fils de nos pères, nous sommes de la même génération". (17) [...] "Exit la naissance, nous n'existons que par bloc générationnel. Or une génération ne crée pas que des frères, elle crée des individus juxtaposés qui passeront leur temps à comprendre ce qui les lie à ces autres individus, qui ne sont pas leurs frères, ni leurs pères et pourtant d'où ils sont nés. C'est le principe des signes des temps". (18) [...] "Dans cette histoire où les générations se suivent en se différenciant, chacune d'entre elles, dans un mouvement qu'elle croit être généreux, veut que la suivante soit composée, non d'héritiers, mais de fondateurs. Chaque génération politique veut que la suivante recrée le monde. Cri désespéré des pères qui s'aperçoivent qu'ils n'ont rien réussi à transmettre d'autre que le vide et le chaos". (19 ) C'est pourquoi la république française a trouvé une nouvelle parenté: la patrie, ou devrait-on dire la " matrie ", Marianne, pour laquelle on va aller se faire tuer au "champ d'horreur" (20), ne rendant la fraternité possible qu'en fraternité d'armes. (21) Enfin, "c'est au moment où les républicains proposaient la fraternité comme projet politique qu'ils abolissaient les conditions possibles de son application" (22) avec la loi Le Chapelier du 14 juin 1791 qui interdisait toute forme d'association.
Toujours est-il que l'application de ce système de pensée politique, bancal parce que reposant sur des idées à la fois fausses, contradictoires et dangereuses, ne pouvait que conduire au désastre de la Révolution en rendant impossible toute réforme de l'Ancien Régime en monarchie constitutionnelle.
La Révolution ou l'impossible monarchie constitutionnelle à la française
Voltaire avait une grande admiration pour la monarchie anglaise et il ne fut pas le seul, puisqu'elle inspira Montesquieu pour rédiger l'Esprit des Lois, ouvrage dans lequel il énonça le principe de la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). A l'époque, il n'était pas question de renverser la monarchie mais de la réformer. Toutefois, le mot de "révolution" appliqué à la politique n'était pas étranger aux philosophes du XVIIIe siècle, puisque l'Angleterre connut deux révolutions. Ce mot, au départ, se rapporte aux astres (la terre accomplit en une année une révolution autour du soleil) et par extension, il désigne un cycle, une péripétie. Et c'est ainsi que les choses se sont passées outre-Manche: la première révolution mit fin à la monarchie avec Cromwell qui instaura à sa place une république (Commonwealth), en réalité un despotisme puritain, et fit décapiter le roi Charles Ier; après la mort de Cromwell, la monarchie fut rétablie en la personne de Charles II et ce fut la Restauration. Toutefois, Jacques II, son frère, qui lui succéda, était catholique et faisait craindre à ses opposants un retour en force de cette religion. Son gendre, Guillaume d'Orange le chassa du trône et avec l'accord du Parlement, s'empara du pouvoir et mit fin au règne autocratique des Stuart; en contrepartie, il dut signer en février 1689, la déclaration des droits (Bill of Rights). Cette déclaration interdisait l'accession au trône d'un catholique, assurait des élections libres et le renouvellement du Parlement, et rendait illégale la présence d'une armée en temps de paix. Cet épisode fut appelé "la révolution glorieuse" (Glorius Révolution), non seulement parce qu'elle s'était accomplie de façon non-violente, mais surtout, parce qu'elle instaurait une monarchie constitutionnelle limitant les pouvoirs du roi. Il s'agit donc bien d'une révolution, c'est-à-dire d'un cycle qui commence avec la monarchie pour y revenir mais différemment : rien ne sera plus comme avant. Les Anglais surent tirer les enseignements de l'épisode Cromwell: ils comprirent tout le danger d'un système politique dont la légitimité ne reposait pas sur un principe de droit divin en la personne d'un roi dont on pouvait par ailleurs limiter les prérogatives: le roi représente la nation, il en symbolise l'unité, et pour le reste, c'est le parlement et le premier ministre qui gouvernent. Si la religion officielle du royaume est la religion anglicane, elle n'est pas imposée aux sujets du roi (cette question fut au cœur de cette première révolution marquée par deux guerres civiles; Charles Ier fut en effet accusé par les puritains de vouloir rétablir le catholicisme).
En attendant, l'Angleterre n'a pas remis en question les fondements chrétiens de la société, elle a réformé son système politique sans le bouleverser. Le modèle anglais pouvait-il donc s'appliquer à la monarchie française? Avant de répondre à cette question, on a coutume de distinguer la période 1789-1792, comme étant celle de la monarchie constitutionnelle et la période de la Terreur dont le premier signal est donné par les massacres de septembre 1792, et qui prit fin en juillet 1794 avec la chute de Robespierre. D'où l'idée que la Révolution aurait dérapé après une tentative conciliante de monarchie constitutionnelle. Rien n'est plus faux, comme le montrent les évènements, avec comme point de départ, la réunion des États Généraux au mois de mai 1789. Et là, tout va très vite: le tiers-état qui se transforme en assemblée constituante, la prise de la Bastille, l'abolition des privilèges, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (le 26 août) qu'on peut considérer d'ores et déjà comme une abolition virtuelle de la monarchie tant la conception du pouvoir politique qui s'en dégage lui est diamétralement opposée, si bien que d'emblée, le roi est condamné à disparaître et le compte à rebours est enclenché. Tous ces évènements se produisent dans un climat insurrectionnel et les futurs révolutionnaires ne se privent pas d'agiter la populace pour faire pression sur le roi afin de lui faire avaler de plus en plus de couleuvres (23): En 1789, on assiste à la suppression de la dîme, à la nationalisation des biens ecclésiastiques transformés en biens nationaux et à l'abolition de l'ordre du clergé, ce qui asservit les ministères du culte à l'État. "Le décret du 13 février 1790 interdit de prononcer des vœux solennels de religion et supprime tous les ordres où on fait ce genre de vœux, c'est-à-dire tous les ordres monastiques, tous ceux des chanoines réguliers et tous les ordres mendiants." (24) Enfin, la loi du 12 juillet 1790 dite Constitution civile du clergé fait de l'Église une simple administration du culte, une Église d'État (un État sans religion qui ne reconnaît que des " opinions religieuses "). Interdiction aux évêques de solliciter du Pape leur institution canonique et leur juridiction spirituelle. L'Église de France est séparée de Rome. Seule compte la religion d'État et tous ceux qui la refusent sont des ennemis qu'il faut éliminer : "Si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort". (25)
Toutes ces mesures prisent à l'encontre de la religion nous montrent que le modèle anglais n'avait aucune chance de s'appliquer à la monarchie française, puisqu'on s'attaque à ses fondements chrétiens: "L'histoire religieuse de la France pendant la Révolution est l'un des épisodes les plus dramatiques de l'histoire du christianisme. Une grande persécution sévit alors contre la religion. Cette persécution fut inattendue, surprenante et d'une extrême cruauté" (26) et on n'avait pas vu cela en Occident depuis l'empereur romain Dioclétien. La folle machine destructrice de la Révolution est lancée dès 1789, c'est un mouvement sans précédent dans l'Histoire qui donne au mot "révolution" une signification nouvelle, à savoir la transgression de l'ordre surnaturel que représentent le roi et l'Église. La révolution française présente selon nous quatre caractéristiques principales: " prométhéisme ", haine, destruction de tous les groupes sociaux, prosélytisme.
Une révolution prométhéenne
Les révolutionnaires veulent créer un homme nouveau, le citoyen, en régénérant la société par un système politique qui non seulement rejette tout principe divin mais se substitue à lui; les idées révolutionnaires sont des idées modernes, et "les idées modernes sont des idées chrétiennes devenues folles" selon la célèbre formule de Chesterton. En fait, non seulement Dieu est de trop dans ce projet politique mais on le défie comme en témoignent les fêtes révolutionnaires de 1793 au cours desquelles on se livre à des actes blasphématoires dans les églises. (27) A l'absolu divin, on veut substituer un absolu humain, attitude qui ne peut conduire qu'au totalitarisme car de quel droit certains hommes décident de ce qui est bon pour tous les autres? Qu'est-ce qui fonde leur supériorité? Rien, ils ne peuvent que s'imposer par la violence en voulant que la réalité se plie à leur conception du monde et tout ce qui y fait obstacle doit être éliminé. Cela génère de leur part une haine féroce qui justifie toutes les abominations commises au nom de la Révolution.
La haine, carburant de la Révolution.
A l'amour du Christ, les révolutionnaires opposent la haine et veulent réaliser un paradis sur terre... en créant l'enfer, suprême folie : "On ne fonde pas un régime libre avec des préventions ignorantes et des haines acharnées" (28). La Révolution, pour accomplir son sinistre projet, doit éliminer tout ce qui s'interpose entre l'État et l'individu afin que ce dernier puisse se fondre dans la "volonté générale". Par conséquent, tous les groupes sociaux doivent disparaître.
Destruction des groupes sociaux
La Révolution, après l'avoir mis au pas dans un premier temps, détruit le clergé, puis les corporations de métiers, tous les corps constitués de l'ancienne administration royale, et les provinces pour diviser la France en 83 départements, afin de mieux contrôler le pays. (29) Cette destruction est parachevée par la loi Le Chapelier qui a pour objectif d'empêcher la création de nouveaux groupes sociaux comme les associations ou les syndicats. Il ne reste plus rien entre le citoyen et l'assemblée nationale toute-puissante qui non seulement représente le peuple mais est le peuple et décide de ce qui est bon pour lui : à la monarchie absolue succède "l'assemblée absolue". Cet objectif atteint, l'homme nouveau peut émerger et comme il est universel, la Révolution doit s'exporter.
Prosélytisme
Le prosélytisme de la Révolution est l'image inversée du messianisme chrétien: au lieu de se faire par la prédication, il s'accomplit par les armes; c'est ainsi que le 20 avril 1792, et pour une fois avec l'accord de Louis XVI qui espérait la défaite de l'armée révolutionnaire pour reprendre le pays en main, l'assemblée législative déclare la guerre à l'empereur d'Autriche, engageant la France dans un conflit qui devait durer 23 ans jusqu'à la défaite de Waterloo en 1815.
En dehors de ces quatre caractéristiques que nous venons d'énoncer, il y a un élément rarement évoqué à propos de la révolution française: c'est la nullité de ses acteurs.
Une révolution de nuls
"Les scélérats mêmes qui paraissent conduire la révolution, n'y entrent que comme de simples instruments; et dès qu'ils ont la prétention de la dominer, ils tombent ignoblement. Ceux qui ont établi la république, l'ont fait sans le vouloir et sans savoir ce qu'ils faisaient; ils y ont été conduits par les événements: un projet antérieur n'aurait pas réussi.
Jamais Robespierre, Collot ou Barère, ne pensèrent à établir le gouvernement révolutionnaire et le régime de la terreur; ils y furent conduits insensiblement par les circonstances, et jamais on ne reverra rien de pareil. Ces hommes excessivement médiocres exercèrent, sur une nation coupable, le plus affreux despotisme dont l'histoire fasse mention, et sûrement ils étaient les hommes du royaume les plus étonnés de leur puissance". (30) " Toute cette France vivante, la tragédie immense que vingt-six millions de personnages jouent sur une scène de vingt-six milles lieues carrées, échappe au Jacobin; il n'y a, dans ses écrits comme dans sa tête, que des généralités sans substance [...] elles s'y déroulent par un jeu d'idéologie, parfois en trame serrée, lorsque l'écrivain est un raisonneur de profession, comme Condorcet, le plus souvent en fils entortillés et mal noués, en mailles lâches et décousues, lorsque le discoureur est un politique improvisé ou un apprenti philosophe comme les députés ordinaires et les harangueurs de club. C'est une scolastique de pédants débitée avec une emphase d'énergumènes. Tout son vocabulaire consiste en en une centaine de mots, et toutes les idées s'y ramènent à une seule, celle de l'homme en soi: des unités humaines toutes parallèles, égales, indépendantes et qui pour la première fois contractant ensemble, voila leur conception de la société. Il n'y en a pas de plus écourtée, puisque, pour la former, il a fallu réduire l'homme à un minimum; jamais cerveaux politiques ne se sont desséchés à ce degré et de parti pris. Car c'est par système...qu'ils s'appauvrissent". (31) "Les parlementaires de la Révolution ne sont pas tant les auteurs de leurs propres paroles que les miroirs ou l'écho du consensus fabriqué par la force persuasive de quelques idées simples. Quelles que soient leurs convictions propres, leurs prises de position publiques ne font que refléter par mimétisme ce que leur souffle le discours servi par l'orateur précédent". (32) On voit bien apparaître ici le caractère incontrôlé de la Révolution, que les principaux protagonistes ont légitimé par l'unanimité face à laquelle l'opposition, la délibération et la réflexion sont devenues des insultes à la souveraineté mais pire encore, "pour s'emparer du pouvoir, l'Assemblée a dès l'abord toléré ou sollicité les coups de main de la rue. Mais en prenant les émeutiers pour alliés, elle se les est donnés pour maîtres et désormais [novembre 1789] à Paris comme en province, la force illégale et brutale est le principal pouvoir de l'État". (33) Les révolutionnaires ne savent que détruire comme l'illustrent ces propos de Saint-Just, l' "Archange de la Terreur": "Une nation ne se régénère que sur des monceaux de cadavres". "Ce qui constitue une république, c'est la destruction totale de ce qui lui est opposé". Au départ, ils ne conçoivent l'ennemi que comme un élément externe (clergé, monarchie, noblesse) pour ensuite s'en imaginer et en fabriquer en son sein: la société idéale ne pourra pas se faire tant que ses adversaires ne seront pas éliminés: c'est une tâche sans fin, une insurrection permanente qui devient le seul but de l'action révolutionnaire. Cette constatation est d'ailleurs applicable à tous les totalitarismes dont la Révolution fut la matrice.
En définitive, dépourvus de formation politique, jouant les apprentis sorciers en s'appuyant sur des émeutiers d'une incroyable barbarie, (34) les révolutionnaires ne furent que les acteurs minables d'une tragédie qu'ils n'avaient ni écrite ni même mise en scène pour être finalement broyés par la machine à massacrer qu'ils avaient eux-mêmes lancée, de sorte que le 26 octobre 1795, date de l'avènement du Directoire, l'échec de la Révolution était consommé. Toutefois, celle-ci, de façon irréversible, avait laissé des traces profondes en divisant la France en deux, héritage amer d'une nation qui venait de traverser six années de folie collective.
L'héritage de la Révolution au XIXe siècle
Cet héritage, c'est d'abord la légitimation de la rébellion: à chaque fois qu'on est mécontent du pouvoir, on descend dans la rue pour prendre les armes et les émeutes n'ont pas manqué au cours du XIXe siècle. Pour le reste, il s'est installé cette idée que pour que la société change, il faut changer de pouvoir politique, voire de régime et le XIXe siècle en connut sept. Mais l'héritage le plus profond, c'est celui d'un espoir déçu, d'un désir de revanche sur l'Histoire et, le temps effaçant de la mémoire les horreurs de cette période noire pour l'idéaliser, il s'élabora sous le règne de Louis-Philippe, notamment avec Jules Michelet, une mythologie de la Révolution qui trouva un écho grandissant auprès d'une classe ouvrière souffrant de conditions d'existence terribles pour conduire à la révolution manquée de 1848. Elle fut suivie d'une deuxième tentative avec la Commune de 1871.
L'impossible révolution sociale
Il y a eu sous la Révolution un aspect social qui apparut avec les Enragés, un groupe de révolutionnaires radicaux qui revendiquaient l'égalité sociale en préconisant entre autres la taxation des riches; leurs idées furent reprises par Gracchus Babeuf qu'on peut considérer comme un véritable précurseur du communisme. "Les Enragés, actifs de février à septembre 1793, donneront naissance à une extrême gauche anarchiste qui se manifestera dans les années 1890 par une série d'attentats sanglants et par des actions de banditisme résultant d'une corruption de l'anarchisme traditionnel par une phraséologie du droit à la paresse et au vol baptisé «reprise individuelle» ou «illégalisme». " (35) La caractéristique du socialisme français, c'est son athéisme radical, en réalité son antichristianisme viscéral, qui s'était développé sous le Second Empire et, repris par les vieux démons de la Terreur, les communards exécutèrent Mgr Darboy, archevêque de Paris, massacrèrent les dominicains d'Arcueil et les jésuites de la rue Haxo. La répression qui suivit la Commune et l'instauration de la IIIe République, qui consacra le pouvoir de la bourgeoisie, mit fin au socialisme révolutionnaire pour se muer en action syndicale que la loi de 1884 sur les associations professionnelles a rendu possible. (36) Le mythe révolutionnaire était à l'agonie; il recevra son coup de grâce au congrès de Tours, le 25 décembre 1920, avec l'adoption d'une motion présentée par Cachin et Frossard proposant l'adhésion du mouvement ouvrier à la IIIe Internationale communiste.
Une révolution sur mesure pour la classe ouvrière
La révolution bolchevique avec sa doctrine cohérente, le marxisme-léninisme, qui allie théorie et pratique, avait supplanté, pour la majorité du mouvement ouvrier français, le vieil héritage de 1789 dans lequel, au bout du compte, il avait peu à peu cessé de se reconnaître, préférant, depuis la Charte d'Amiens, se focaliser sur l'action syndicale au détriment de la politique. Le communisme, au contraire, établit un lien organique entre le syndicat et le Parti. Enfin, la classe ouvrière est appelée à prendre le pouvoir avec "la dictature du prolétariat". Il n'en fallut pas davantage pour séduire la majorité des congressistes de Tours. Cette scission du mouvement ouvrier fut telle que le socialisme ne s'en remit jamais, le communisme lui ayant ravi l'essentiel de la classe ouvrière dont il tirait son origine et son existence, et après 1945, seul le P.C.F. l'incarna, se présentant comme le parti de la Résistance, alors que les communistes avaient attendu les ordres de Moscou pour prendre le maquis, à cause du pacte germano-soviétique qui fut brutalement rompu par l'invasion de l'U.R.S.S. par l'armée allemande, le 22 juin 1941. A la Libération, le P.C.F. représentait 29% de l'électorat; il était puissant et armé mais heureusement, il ne put jamais prendre le pouvoir à cause des troupes américaines qui stationnaient sur le territoire français et le début de la guerre froide. Quoi qu'il en soit, le mythe de la révolution dont 1789 est l'archétype, se mondialisa encore davantage avec la révolution chinoise en octobre 1949. Quant au socialisme français, il survécut tant bien que mal pour s'unifier en 1971 avec la création du Parti socialiste.
La résurgence du socialisme
La IVe République sous laquelle les ministères sautaient comme des bouchons de champagne, reproduisait dans son principe le régime d'assemblée de la IIIe République: c'était l'Assemblée nationale qui décidait de tout, y compris du choix des présidents du conseil (premier ministre) qui étaient toujours des parlementaires. Depuis l'éphémère IIe République dont le président était élu au suffrage direct et avait débouché sur le Second Empire, il y avait eu depuis un rejet du pouvoir personnel par les républicains, revenant de la sorte à l'esprit de l'Assemblée législative de 1791. Avec la réforme constitutionnelle de 1962 qui instaura l'élection du président de la république au suffrage universel, les socialistes furent contraints de se choisir un chef pour les représenter, et ce fut François Mitterrand, lors de la première élection présidentielle de 1965 qui se présenta contre Charles de Gaulle; ce dernier ne fut élu qu'au second tour, son adversaire ayant réussi à le mettre en ballottage. Cependant, cet échec souligna pour Mitterrand la nécessité d'unifier la gauche non communiste et une autre révolution allait l'y aider, celle de 1968. Cette révolution n'était pas comme les autres; il s'agissait avant tout d'une libération des mœurs qui venait des U.S.A. et avait commencé avec le mouvement hippie: la jeunesse ruait dans les brancards de la vieille Amérique puritaine, elle était pacifiste et rejetait toute forme d'autorité et de morale, tout en prônant la liberté sexuelle. Ce mouvement gagna la France, et on se souvient des slogans "jouir sans entraves", "il est interdit d'interdire", etc. C'était une sorte d'hédonisme débridé qui toucha la jeunesse, toutes classes sociales confondues, un individualisme licencieux qui n'avait rien à faire de la politique ou d'un quelconque projet de société et allait par conséquent à l'encontre des valeurs républicaines. La particularité et le paradoxe de mai 68, c'est la rencontre de ce mouvement avec un mécontentement social qui provoqua la dernière grande grève générale que la France ait connue et cette rencontre eut un effet catalyseur si fort que certains ont cru le "grand soir" arrivé et que la révolution prolétarienne était possible, d'où l'émergence de groupes gauchistes. Les évènements de mai 68 ont montré également une lassitude devant une société ringarde qui semblait ne pas sortir de l'après-guerre: on voulait autre chose. Mitterrand en profita trois ans plus tard avec la création du Parti socialiste au congrès d'Épinay en juin 1971 et eut l'habileté de recycler tous les thèmes éculés du socialisme républicain, de récupérer d'anciens gauchistes (trotskistes et maoïstes), le tout pimenté de tiers-mondisme et de permissivité soixante-huitarde pour se présenter comme un parti du renouveau, incarnant un nouvel élan républicain: les socialistes sont les héritiers de 1789 et ils le montrèrent au congrès de Valence en 1981, année de leur victoire, et durant lequel des intervenants comme Paul Quilès (il déclare, à propos des journalistes jugés favorables à l'ancienne majorité, qu'« il faut faire tomber des têtes, le faire rapidement et dire lesquelles », ce qui lui valut le surnom de "Robespaul"), tinrent des discours de haine avec des mots tels que l'on se crut revenu au temps de la Convention. Mais discourir est une chose, gouverner une autre et pour la première fois de son histoire, la gauche allait le faire durablement, grâce aux institutions de la Ve République.
Le chant du cygne de la gauche et l'héritage funeste de la Révolution
La gauche gouverna en tout quinze ans, entre 1981 et 2002 et son action se solda par un échec cuisant avec un bilan à somme négative : elle a rendu le citoyen encore plus dépendant de l'État pour faire de la France un pays d'assistés, entraînant un gaspillage accéléré de l'argent public; elle a contribué, sous les deux septennats de Mitterrand, à la corruption de la classe politique (" années fric "), à la constitution de féodalités par une application dévoyée de la loi de décentralisation, (37) tout ceci dans le cadre d'un processus de dissolution de la société amorcé depuis 1968, cette dernière étant caractérisée par un individualisme narcissique et la disparition de toute solidarité: chacun pour soi mais pas la république pour tous, notre pays n'ayant jamais connu dans le passé de plus grande soumission du pouvoir politique, comme c'est le cas actuellement, aux puissances d'argent que sont les entreprises multinationales et les grands groupes financiers.
Si les autres pays occidentaux sont également touchés par le matérialisme propre à la société de consommation, la déchristianisation et l'individualisme, il n'en demeure pas moins que la France ne s'est jamais remise de la destruction des groupes sociaux opérée par la Révolution (38): les Français ont perdu leurs repères dans la société en perdant l'esprit de groupe, la conscience qu'on peut faire quelque chose ensemble, que l'union fait la force, bref le sentiment communautaire qui n'a rien à voir avec le communautarisme actuel: il est la conséquence à retardement du vide laissé par cette destruction et le fait d'individus originaires du tiers-monde qui se regroupent selon des critères raciaux ou religieux et rejettent les règles de la république dans laquelle, non seulement ils ne se reconnaissent pas, mais qu'ils vomissent.
Dans cet ordre d'idées, à l'étranger, la France passe pour un pays arrogant, donneur de leçons, incapable de résoudre ses problèmes; son rayonnement culturel est tombé à zéro, sa littérature et son cinéma ne s'exportent plus. La centralisation jacobine alliée à la concentration des médias qui s'abreuvent aux mêmes dépêches d'agence a contribué à stériliser la vie intellectuelle et artistique du pays. (39)
Quant aux libertés, le "pays des droits de l'homme" s'est fait condamner douze fois par la Cour européenne des droits de l'homme depuis le 1er janvier 2007 pour abus de la détention provisoire qui concerne actuellement 26,2 % des détenus. Sans parler de la surpopulation carcérale due principalement à l'allongement moyen de la durée de détention, parfois dans des conditions d'insalubrité qui nous renvoient au XIX e siècle comme à la prison Saint-Paul à Lyon.
Proclamer de façon récurrente que la France est un pays démocratique et libre grâce à la Révolution, c'est un sophisme: autant affirmer que le paradis est issu de l'enfer. En vérité, la France a bénéficié comme les autres pays occidentaux, du vent de liberté qui a soufflé après la Libération et le début de la guerre froide, après que l'Europe eut subi le nazisme pour être confronté au communisme. Rappelons-le, la Révolution est l'archétype de tous les totalitarismes. Du coup, il est incompréhensible pour la plupart de nos concitoyens que les pays les plus respectueux des libertés soient les monarchies parlementaires d'Europe du nord, plus précisément les Pays-Bas et les pays scandinaves. (40 ) Il est encore plus incompréhensible pour nous que la France continue à honorer par ses places, ses avenues et ses rues, des hommes qui sont coupables ou complices de crimes contre l'humanité et qui, pour la plupart furent des membres de la Convention, elle-même grande ordonnatrice de la Terreur (41) et du génocide vendéen, (42) des hommes qui ont commis le péché originel de détruire les fondements chrétiens de notre pays, l'entraînant dans une chute qui a conduit au marasme actuel et dont on a bien du mal à voir l'issue.
P.F.
1 On a une trace de ce rationalisme grandissant chez Molière avec sa pièce à la dimension shakespearienne, Dom Juan:
" Sganarelle: [..] Qu'est-ce donc que vous croyez?
Dom Juan : Ce que je crois?
Sganarelle: Oui.
Dom Juan: Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit ". (Acte III, scène I)
Ce personnage de Dom Juan annonce déjà le libertin du XVIIIe siècle mais surtout, et c'est ce qui nous intéresse ici, la perte de toute notion de bien et de mal par la transgression des lois divines et sociales.
2 Voltaire, Le Fanatisme ou Mahomet le prophète, Œuvres complètes, éd. Garnier, 1875, tome 4, p. 135.
3 Voltaire, «Mahomet avait le courage d'Alexandre», Le dîner du comte de Boulainvilliers, Œuvres complètes, éd. Garnier, 1875, tome 26, p. 580.
4 Voltaire, Lettre à Frédéric II, roi de Prusse, datée du 5 janvier 1767.
5 Voltaire, Examen important de milord Bolinbroke ou le tombeau du fanatisme.
6 Ibid.
7 Il est par ailleurs assez piquant de les voir se réclamer d'un homme qui préfigurait le patron paternaliste du XIXe siècle et le libéralisme qu'ils ne cessent de vilipender aujourd'hui.
8 Dans les années 1980, le journal Le Monde qu'on ne peut pas soupçonner d'être royaliste, avait exhumé des minutes de procès se déroulant sous l'Ancien Régime pour constater que 70% des jugements rendus en première instance étaient infirmés en appel au profit du justiciable et qu'il existait déjà un système d'assistance judiciaire pour les plus démunis.
A contrario, si on prend l'exemple actuel des États-Unis d'Amérique, ce " pays de la liberté " compte en 2006 le plus grand nombre de prisonniers au monde par rapport au total de la population, selon un rapport du groupe de défense des droits de l'Homme, Human Rights Watch (HRW) qui cite un rapport gouvernemental, soit 751 prisonniers pour 100 000 habitants. Par comparaison, la Grande-Bretagne compte 148 prisonniers pour 100 000 habitants, le Canada 107 pour 100 000 et la France 85 pour 100 000. Le taux américain dépasse celui enregistré en Libye (217 pour 100 000), en Iran (212) et en Chine (119) et a quintuplé en l'espace de 30 ans.
9 Joseph de Maistre, Considérations sur la France, chapitre VI, De l'influence divine dans les constitutions politiques.
10 Il suffit d'observer des enfants jouant dans un jardin public pour voir à quel point ils peuvent parfois se montrer cruels entre eux.
11 Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, article 1er.
12 Fr. Jean-Michel Potin, Le Livre noir de la révolution française, première partie, Les faits, chap. XXIV, Liberté, égalité, fraternité, ou l'impossibilité d'être fils, p.415-416, Cerf, 2008.
13 Ibid. , p.421.
14 Ibid.
15 Ibid., p.423.
16 Ibid.
17 Ibid., p.419.
18 Ibid.
19 Ibid., p.420. C'est ainsi qu'on a entendu parler dans les médias de " Génération 68 ", " Génération Mitterrand ", etc.
20 Jacques Brel, extrait de la chanson Jaurès, Barclay, 1977
21 Cf. Le chant du départ : " La République nous appelle / Sachons vaincre ou sachons périr / Un Français doit vivre pour
elle / Pour elle un Français doit mourir. "
22 Fr. Jean-Michel Potin, Le Livre noir de la révolution française,première partie, Les faits, chap. XXIV, Liberté, égalité, fraternité, ou l'impossibilité d'être fils, p.427, Cerf, 2008
23 A ce propos, l'aboulie de Louis XVI, qui céda à toutes les exigences de l'Assemblée nationale, reste encore un mystère pour tous les historiens.
24 Jean de Viguerie, Le Livre noir de la révolution française, première partie, Les faits, Chapitre X : La persécution antireligieuse, p.215, Cerf, 2008.
25 Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social.
26 Jean de Viguerie, Le Livre noir de la révolution française, première partie, Les faits, Chapitre X : La persécution antireligieuse, p.213, Cerf, 2008.
27 Cf. notre article : France, crise d'identité.
28 François Guizot.
29 Le département était conçu de telle sorte que l'on puisse se rendre, à partir de son chef-lieu en n'importe lequel de ses points, en une seule journée de cheval.
30 Joseph de Maistre, Considérations sur la France, chap. premier, Des révolutions
31 Hippolyte Taine : Les origines de la France contemporaine, La Révolution, t.II, La Conquête jacobine
32 Fr. Renaud Silly, Le Livre noir de la révolution française, deuxième partie, Le génie, XIV, Hippolyte Taine ou la Révolution française considérée dans son unité sur les origines de la France contemporaine 1876-1894, p.673, Cerf, 2008.
33 Hippolyte Taine : Les origines de la France contemporaine, La Révolution, t.I l'Anarchie spontanée
34 Non seulement ils coupaient les têtes des personnes qu'ils venaient de tuer pour les mettre au bout de piques mais ils éviscéraient leurs cadavres quand ils ne se livraient pas au cannibalisme.
35 Marc Crapez, Le Livre noir de la révolution française, première partie, Les faits, Chapitre XX : L'héritage de la Terreur au XIXe siècle, p.377, Cerf, 2008.
36 Il s'agit de la loi relative à la liberté des associations professionnelles ouvrières et patronales votée le 21 mars 1884, dont l'auteur est Waldeck-Rousseau, également rédacteur de la loi de 1901 sur les associations. Ces deux lois sont toujours en vigueur aujourd'hui.
37 Cette loi fut élaborée par Gaston Defferre en 1982, alors qu'il était ministre de l'Intérieur. Il avait prévu des procédures de contrôle comptable très strictes pour les collectivités locales et territoriales; ces dispositions passèrent à la trappe, broyées par le hachoir parlementaire...
38 Contrairement à ce qu'on a voulu nous faire croire, la société de l'Ancien Régime était autrement plus solidaire que celle qui a suivi le renversement de la monarchie (il faut garder à l'esprit que l'enseignement public instauré par Jules Ferry avait parmi ses objectifs celui de former de bons petits républicains, notamment en présentant les quatorze siècles qui ont précédé la Révolution comme une période d'obscurantisme: c'est à se demander comment la France a pu survivre si longtemps…).
39 A titre de comparaison, l'Italie, si souvent regardée avec dédain par une pseudo intelligentsia parisienne, dispose de 31 journaux régionaux ou locaux, et ce pays, qui ignore la centralisation, connaît dans ses principales villes, une vie intellectuelle et culturelle intense s'exprimant dans la diversité.
40 Le Royaume-Uni a cessé d'être un exemple dans ce domaine depuis que le gouvernement travailliste de Tony Blair, s'inspirant du Patriot Act américain, a fait voter, après le 11 septembre 2001, des lois antiterroristes restreignant fâcheusement les libertés publiques.
41 Il y a même des municipalités communistes qui ont des rues au nom de Robespierre: c'est comme si, actuellement, à Pnom-Penh, au Cambodge, on avait une avenue Pol Pot...
42 Cf. notre article : Le génocide, une invention française.
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10/03/2008
Le génocide, une invention française
Nicolas Sarkozy, alors candidat à l'élection présidentielle tient à Nice, le 30 mars 2007, les propos suivants : " Je suis de ceux qui pensent que la France n’a pas à rougir de son histoire. Elle n’a pas commis de génocide. Elle n’a pas inventé la solution finale. Elle a inventé les droits de l’Homme et elle est le pays du monde qui s’est le plus battu pour la liberté. " Le 7 novembre 2007,avant la fin de la session parlementaire, les députés Lionnel Luca, Hervé de Charette, Laure de la Raudière, Alain Moyne-Bressand, Jean-Frédéric Poisson, Jacques Remiller et Francis Saint-Léger, déposent un projet de loi qui comporte un seul article : " La République française reconnaît le génocide vendéen de 1793-1794. "
Cette action ne provient pas de royalistes "ultras" mais de députés de la majorité non originaires de la Vendée à l'exception de Hervé de Charrette (descendant indirect du Chevalier de Charrette qui s'opposa aux troupes de l'armée révolutionnaire), qui n'est pas à l'origine de cette initiative, ne faisant que s'y rallier. Évidemment, les médias ont passé totalement sous silence cette initiative parlementaire. Il est vrai que la guerre de Vendée a toujours été présentée comme telle et jamais comme une entreprise systématique d'éradication d'une population. C'est ce que démontre l'historien Reynald Secher dans son ouvrage paru en 1986 et réédité en 2006: "La Vendée-Vengée : le génocide franco-français", appuyé par Jean Meyer (auteur de la préface), Pierre Chaunu et Jean Tulard et pour qui la guerre de Vendée est un génocide, qui est non seulement le premier de l'Histoire mais l'archétype de tous ceux qui ont suivi; il fit, entre autres, l'objet d'une étude approfondie de la part de Lénine lors de son séjour en France. Et lorsqu'il fut au pouvoir en Russie, il désigna par le terme de "Vendée " les zones où il y avait des gens à exterminer. Cependant, quelle est la différence entre massacre et génocide ? Pour répondre à cette question, nous reprendrons l'exposé des motifs donnés par les députés signataires du projet de loi :
" La définition du terme « génocide » établie par le tribunal international de Nuremberg est la suivante : « On appelle crime de génocide la conception ou la réalisation partielle ou totale, ou la complicité dans la conception ou la réalisation de l’extermination d’un groupe humain de type ethnique, racial ou religieux ». Notre code pénal (art. L. 211-1) en donne quant à lui la définition suivante : « constitue un génocide le fait, en exécution d’un plan concerté tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux, ou d’un groupe déterminé à partir de tout autre critère arbitraire, de commettre ou de faire commettre, à l’encontre de membres de ce groupe, l’un des actes suivants: atteinte volontaire à la vie; atteinte grave à l’intégrité physique ou psychique; soumission à des conditions d’existence de nature à entraîner la destruction totale ou partielle du groupe; mesures visant à entraver les naissances; transfert forcé d’enfants. » Ces définitions correspondent parfaitement aux actions menées par la convention à partir du 1er août 1793. À ceux qui ne manqueront pas de rétorquer que la population de la Vendée militaire ne constituait pas à proprement parler un groupe ethnique, signalons que l’adjudant général Hector Legros considérait en l’an III que «le pays que nous appelons Vendée est formé de la presque totalité de la Vendée, de la moitié des Deux-Sèvres et du Maine-et-Loire et d’une grande partie de la Loire-Inférieure». Deux lois furent votées par la Convention en préparation du «génocide vendéen» : celle du 1er août 1793 : « Anéantissement de tous les biens… » et celle du 1er octobre 1793 : « Il faut que tous les brigands de la Vendée soient exterminés avant la fin du mois d’octobre : le salut de la Patrie l’exige ; l’impatience du peuple français le commande ; mon courage doit l’accomplir ». Le point de départ du génocide est le décret du 1er août 1793 voté sur proposition de Barrère de Vieuzac après un discours incendiaire : « Ici, le Comité, d’après votre autorisation, a préparé des mesures qui tendent à exterminer cette race rebelle, à faire disparaître leurs repaires, à incendier leurs forêts, à couper leurs récoltes et à les combattre autant par des ouvriers et des pionniers que par des soldats. C’est dans les plaies gangreneuses que la médecine porte le fer et le feu, c’est à Mortagne, à Cholet, à Chemillé que la médecine politique doit employer les mêmes moyens et les mêmes remèdes. L’humanité ne se plaindra pas; les vieillards, les femmes et les enfants seront traités avec les égards exigés par la nature. L’humanité ne se plaindra pas; c’est faire son bien que d’extirper le mal ; c’est être bienfaisant pour la patrie que de punir les rebelles. Qui pourrait demander grâce pour des parricides… Nous vous proposons de décréter les mesures que le comité a prises contre les rebelles de la Vendée; et c’est ainsi que l’autorité nationale, sanctionnant de violentes mesures militaires portera l’effroi dans les repaires de brigands et dans les demeures des royalistes.» (Gazette nationale ou le Moniteur universel du vendredi 9 août 1793, ancêtre du Journal officiel).
Le décret du 1er août 1793 relatif aux mesures à prendre contre les rebelles de la Vendée stipulait dans son article 1er que: «Le ministre de la guerre donnera sur le champ les ordres nécessaires pour que la garnison de Mayence soit transportée en poste dans la Vendée…» Article VI: « Il sera envoyé par le ministre de la guerre des matières combustibles de toute espèce pour incendier les bois, les taillis et les genêts.» Article VII: «Les forêts seront abattues; les repaires des rebelles seront détruits; les récoltes seront coupées par les compagnies d’ouvriers, pour être portées sur les derrières de l’armée et les bestiaux seront saisis.» Article VIII: «Les femmes, les enfants et les vieillards seront conduits dans l’intérieur. Il sera pourvu à leur subsistance et à leur sûreté, avec tous les égards dus à l’humanité.» Article XIV : « Les biens des rebelles de la Vendée sont déclarés appartenir à la République ; il en sera distrait une portion pour indemniser les citoyens qui seront demeurés fidèles à la patrie, des pertes qu’ils auraient souffertes.»
Ce décret, malgré une déclaration de bonne conduite («avec tous les égards dus à l’humanité»), était un véritable appel au meurtre, au vol institutionnalisé et à la déportation des non-combattants, ce que l’on pourrait qualifier de nos jours d’«épuration ethnique». Ce décret sera suivi par celui du 1er octobre 1793 – décliné sur le mode du discours de Caton auprès du Sénat romain («delenda est Carthago») : «Détruisez la Vendée, Valenciennes et Condé ne sont plus au pouvoir de l’Autrichien. […] Enfin chaque coup que vous porterez à la Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les départements fédéralistes. La Vendée et encore la Vendée, voilà le charbon politique qui dévore le cœur de la République française; c’est là qu’il faut frapper.» Après la prise de Laval le 23 octobre, et la défaite républicaine d’Entrammes, le 26 octobre 1793, un nouveau décret daté du onzième jour du deuxième mois, portera que «toute ville de la République qui recevra dans son sein les brigands ou qui leur donnera des secours sera punie comme ville rebelle. En conséquence, elle sera rasée et les biens des habitants seront confisqués au profit de la république». Les mesures préconisées furent appliquées à la lettre par les représentants en mission auprès des armées et dans les départements. Le 9 frimaire an II (29 novembre 1793), le représentant Fayau écrit aux administrateurs du département de la Vendée : « Vous savez comme moi citoyens que les brigands appelés de la Vendée existent encore quoique on les aie tués plusieurs fois à la tribune de la Convention. […] Je vous engage à prendre les mesures les plus promptes et les plus énergiques pour que les armées catholiques et royales dans le cas où elles rentreraient dans la Vendée n’y trouvent plus qu’un désert. […] Il serait bon, citoyens, que des commissaires nommés par vous se transportassent de suite dans toutes les parties de votre département pour en faire retirer toutes les subsistances et pour faire arrêter tous les citoyens qui ont pris part directement ou indirectement aux troubles de la Vendée. Il faut purger la Patrie…»
En novembre 1793, le général Turreau est nommé commandant en chef de l’armée de l’Ouest avec la charge de faire appliquer le décret du 1er août. L’ordre de départ est donné le 21 janvier 1794, cette première phase sera appelée « la promenade militaire » alors qu’à cette date la Grande Armée catholique et royale n’est plus qu’un nom. Turreau divise l’armée en six divisions de deux colonnes chacune, qui ont pour mission de ratisser le territoire et d’exterminer la population. Ce sont les «colonnes infernales» qui vont se livrer au génocide des Vendéens. L’ordre du jour du général Grignon, commandant la 2e division est très clair : « Je vous donne l’ordre de livrer aux flammes tout ce qui est susceptible d’être brûlé et de passer au fil de l’épée tout ce que vous rencontrerez d’habitants. » Les rapports des généraux républicains commandant les Colonnes sont aussi particulièrement explicites : « Nous en tuons près de 2000 par jour. […] J’ai fais tuer (sic) ce matin 53 femmes, autant d’enfants. […] J’ai brûlé toutes les maisons et égorgé tous les habitants que j’ai trouvés. Je préfère égorger pour économiser mes munitions…» Le général Westermann, dans sa lettre à la Convention du 23 décembre 1793, suite à l’extermination des Vendéens ayant survécu à la Virée de Galerne à Savenay, précisait que: «Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains, elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les bois et les marais de Savenay. Suivant les ordres que vous m’avez donnés, j’ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, et massacré les femmes qui, au moins pour celles-là, n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé.»
Lequinio, représentant du peuple dans la Charente et la Charente-Inférieure, est encore plus explicite dans sa lettre du 8 ventôse an II (26 février 1794): «Je crois que par séduction, argent, violence ou autrement, on avait pu s’emparer des chefs, il serait possible de n’exterminer que les étrangers, car quoique l’on puisse en croire, ce sont les hommes du pays même qui sont le moins dangereux; ils seraient réduits à l’instant s’ils s’étaient laissés à eux-mêmes; mais ce sont les prêtres, les nobles, les étrangers et les déserteurs mêlés au milieu de nous qui rendent leur réduction impossible. Il faut donc nécessairement les égorger tous. C’est le parti que facilite l’arrêté que mes collègues Garrau, Hentz et Francastel viennent de prendre, en faisant retirer dans l’intérieur de la république tous les réfugiés de ce pays, réduits au désespoir, ainsi que le sont les habitants de ce pays pervertis par les scélérats étrangers qui sont au milieu d’eux et qu’il n’eut pas été possible d’en séparer. Il est impossible maintenant qu’on use envers eux des moyens que l’on pouvait employer autrefois de concert avec la poursuite des étrangers. Il faut donc se décider à tout massacrer.»
Le décret du 2 ventôse an II (20 février 1794) ordonnait la déportation des innocents et des bons citoyens de manière à ne plus laisser dans les pays révoltés que «les rebelles que l’on pourra plus aisément détruire». " [...]" Les exemples cités supra montrent la volonté incontestable de la Convention d’anéantir une population; ce qu’explique en 1794 Gracchus Babeuf dans un pamphlet, "Du système de dépopulation ou La vie et les crimes de Carrier", dans lequel il dénonce les exactions commises par Jean-Baptiste Carrier lors de sa mission à Nantes, dont il affirme qu’elles renvoient à un système de dépopulation qu’il nomme « populicide ». Comme le mot « génocide », forgé par Lemkin en 1944, il est employé pour désigner une forme de crime dont l’appréhension est inédite, le meurtre de masse visant un peuple dont le seul tort est son origine ethnique, raciale, religieuse ou politique. Pierre Chaunu, historien et membre de l’Académie des sciences morales et politiques depuis 1982, n’a pas hésité à parler de génocide franco-français dans l’avant-propos du livre de Reynald Secher (cf. ouvrage cité plus haut) qu’il a signé: «Nous n’avons jamais eu l’ordre écrit de Hitler concernant le génocide juif, nous possédons ceux de Barrère et de Carnot relatifs à la Vendée.» Les moyens utilisés pour ce faire, rapportés notamment par Reynald Secher ou par Michel Ragon (1793, L’insurrection vendéenne et les malentendus de la liberté, Albin Michel, Paris, 1992), ont été nombreux: épuration par mutilation sexuelle, création du premier camp d’extermination de l’histoire moderne à Noirmoutier, premiers essais de gazage de masse (insuccès, dû au gaz employé et à l’absence de confinement), premières crémations avec les fours à pain et les églises (exemple de l’église des Lucs-sur-Boulogne où furent brûlés vifs 563 villageois), noyades collectives avec les «noyades des galiotes» ou en couples avec les «mariages républicains»dans la Loire, création au Ponts-de-Cé d’ateliers de tannage de peau humaine – peau dont se vêtissent les officiers républicains – et d’extraction de graisse par carbonisation des corps des villageois massacrés à Clisson. À force de tueries, des municipalités, pourtant républicaines, et des représentants du Comité de salut public finissent par s’émouvoir. Turreau est relevé de ses fonctions en mai 1794, puis décrété d’arrestation en septembre. Jugé en décembre 1795, il est acquitté à l’unanimité. " (Source : Assemblée Nationale, document n°387)
L'ultime caractéristique d'un génocide, c'est ce que Reynald Secher appelle le "mémoricide", c'est-à-dire le négationnisme : il faut faire disparaître les traces du crime : l'ampleur de toutes ces atrocités risquait de nuire à la république et c'est ce qu'on tenté de faire les révolutionnaires après la chute de Robespierre en procédant à la destruction systématique de tous les documents liés à ce crime contre l'humanité. Seulement, ils avaient oublié une chose, le contenu des ordres qu'ils avaient donné aux exécutants : ils avaient exigé pour contrôler leurs opérations que, chaque jour, il soit rédigé par le général, un rapport en deux exemplaires, l'un destiné au pouvoir politique, l'autre au ministère de la guerre qui conserva ces rapports (dont nous avons cité des extraits plus haut) au fort de Vincennes où il sont toujours actuellement, les militaires n'ayant jamais reçu l'ordre de les détruire. Par conséquent, les preuves du génocide sont irréfutables, et c'est le privilège de l'Histoire que de voir les évènements du passé tels qu'ils se sont produits dès lors qu'on est parfaitement documenté sur ces derniers, ce qui est le cas ici. Mais alors, pourquoi le génocide n'est-il pas comparable avec tous les massacres qui ont jalonné et continuent à le faire, l'histoire de l'humanité ? Nous l'avons montré à propos du rationalisme dans notre article, France, crise d'identité : "Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, un courant de pensée met l'homme au centre de l'Univers: il en est l'alpha et l'oméga. Cette philosophie exclut tout élément surnaturel et à fortiori métaphysique car l'homme est un être libre qui se gouverne par la raison qui par surcroît a pour objet de s'attaquer aux secrets de la nature."C'est d'ailleurs la caractéristique de toutes les idéologies (scientisme, marxisme, etc.) qui tirent leur origine du rationalisme. Il ne faut donc pas s'étonner que lorsque l'idéologie est au coeur du pouvoir politique, celle-ci débouche inévitablement sur le totalitarisme avec son cortège d'atrocités : ceux qui ne se soumettent pas doivent être exterminés ou mis au pas. Dans l'affaire vendéenne, les révolutionnaires ne se souciaient même plus de savoir qui était blanc ou qui était bleu : tuez-les tous et la république reconnaîtra les siens.
N'en déplaise à Nicolas Sarkozy, le génocide est une invention française qui a fait des émules chez Lénine, Staline, Hitler et autres Pol Pot. Ses propos sont emblématiques d'un négationnisme érigé en vérité officielle depuis plus de deux siècles alors que notre droit pénal le condamne en ce qui concerne la Shoah, laquelle marquera à jamais l'humanité d'une tâche indélébile par son étendue, sa durée et son horreur. Aussi serions-nous bien inspiré de balayer devant notre porte avant de donner des leçons à d'autres pays comme la Turquie à propos du génocide arménien reconnu par la loi française qui a "oublié" de reconnaître le génocide vendéen et qu'un groupe de parlementaires a rappelé à son bon souvenir.
P.F.
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