21/11/2006

France, crise d'identité

medium_RF3.4.jpg

Quand on parle du déclin de la France, on se fait traiter de "déclinologue" ou de "décliniste" tant il est vrai que dans notre cher pays, on adore former des mots en "isme". On pourrait en ajouter un : "juridisme", c'est-à-dire cette propension à vouloir réguler la société exclusivement par le droit. Il y a un problème dans notre pays ? Vite, il faut "faire une loi".

Cette tendance se vérifie au Parlement par un ordre du jour démentiel , engorgé par les projets de loi qui s'y bousculent. Cette situation traduit chez les Français un profond désarroi : elle est significative d'une société qui a perdu ses valeurs, ses points de repère et pour laquelle les textes votés par le Parlement apparaissent comme de pitoyables cataplasmes s'appliquant à un corps social malade. Certes ce tableau peut être tempéré par la nécessité de légiférer quand l'évolution des mœurs ou des technologies nouvelles le commande mais il faut bien admettre que ce n'est pas cela qui occupe à plein temps les sessions parlementaires. En outre, le maquis juridique qui en résulte inévitablement (textes législatifs se contredisant, impossibilité croissante de savoir qui fait quoi) est l'ultime avatar d'un rationalisme qui fut à l'origine de notre république : "Mais une constitution qui est faite pour toutes les nations, n'est faite pour aucune: c'est une pure abstraction, une oeuvre scolastique faite pour exercer l'esprit d'après une hypothèse idéale, et qu'il faut adresser à l'homme, dans les espaces imaginaires où il habite (1)".(...)"Voyez les travaux des trois assemblées nationales de France : quel nombre prodigieux de lois! depuis le 1er juillet 1789 jusqu'au mois d'octobre 1791, l'assemblée nationale en a fait 2 557. L'assemblée législative en a fait, en onze mois et demi 1 719. La convention nationale, depuis le premier jour de la république jusqu'au 4 brumaire au IV (26 octobre 1795) en a fait en 57 mois 11 210. Total: 15 479" (...)"Pourquoi tant de lois? C'est parce qu'il n'y a point de législateur. Qu'ont fait les prétendus législateurs depuis six ans? Rien, car détruire n'est pas faire (2)". Ces propos de Joseph de Maistre, publiés en 1797 nous renvoient de façon saisissante à la problématique de notre France républicaine, à savoir : quelle est son identité ? C'est désormais une question dont on ne peut plus faire l'économie et pour y répondre, il est nécessaire de rappeler ce qu'était la France de l'Ancien Régime pour voir ensuite, depuis la Révolution, ce qu'est le "modèle républicain".

La France de l'Ancien Régime : vérités et contre-vérités

A la veille de la Révolution, la France est loin de présenter un état misérable : c'est le pays à la fois le plus peuplé (27 millions d'habitants) et le plus instruit d'Europe (47% d'alphabétisation), doté d'une armée puissante. Et contrairement à une idée reçue, le roi n'avait pas tous les pouvoirs : on oublie trop souvent l'importance des Etats Généraux composés de la noblesse, du clergé et du tiers-état. Du reste, des rois se sont appuyés sur ce dernier pour freiner l'ambition de certains nobles : "Il y a donc une constitution, puisque la constitution n'est que le recueil des lois fondamentales, et le Roi ne peut toucher à ces lois; s'il l'entreprenait, les trois ordres auraient sur lui le veto, comme chacun d'eux l'a sur les deux autres (3)". En revanche, cette situation de la France contraste singulièrement avec une monarchie à bout de souffle : son autorité est d'autant plus affaiblie que l'administration royale souffre autant de l'incompétence que de la prévarication de ses responsables. Comme on le sait, la monarchie n'a pas su effectuer les réformes nécessaires et en 1788 une mauvaise récolte de blé crée une situation de disette. Toutefois, ces deux derniers éléments ne suffisent pas à expliquer cet évènement qui, selon la formule devenue célèbre, n'est pas une révolte mais une révolution. Et on ne peut le comprendre qu'en rappelant ce qui faisait le fondement même de la monarchie.

Une monarchie théocratique

"Un caractère particulier de cette monarchie, c'est qu'elle possède un certain élément théocratique qui lui est particulier, et qui lui a donné quatorze cents ans de durée: il n'y a rien de si national que cet élément (4)". (...) "Toutes les institutions imaginables reposent sur une idée religieuse, ou ne font que passer. Elles sont fortes et durables à mesure qu'elles sont divinisées, s'il est permis de s'exprimer ainsi". (..) "Ces réflexions s'adressent à tout le monde, au croyant comme au sceptique; c'est un fait que j'avance et non une thèse. Qu'on rie de ces idées ou qu'on les vénère, n'importe: elles ne forment pas moins (vraies ou fausses) la base unique de toutes les institutions durables (5)". Historiquement, cette particularité remonte à Clovis qui se fit sacrer à Reims le 25 décembre 496. Cela signifia à partir de ce moment-là que le roi ne tint sa légitimité que de Dieu, et que le principe unificateur de la France était le christianisme, seul ciment d'un pays composite qui était, comme on dirait aujourd'hui, multiethnique et multiculturel. Par la suite, la France devint pour Rome "la fille aînée de l'Eglise " lui donnant un rôle prééminent dans l'Occident chrétien. On commence à comprendre alors que les révolutionnaires ne pouvaient mettre à bas la monarchie qu'en sapant son fondement divin, et cela n'a pu se faire que par ce bouillonnement intellectuel connu sous le nom de "siècle des Lumières" (enligthenment en Angleterre, aufklärung en Allemagne) sans lequel la Révolution est inexplicable.

Lumières ou obscurcissement ?

Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, un courant de pensée met l'homme au centre de l'Univers : il en est l'alpha et l'oméga. Cette philosophie exclut tout élément surnaturel et à fortiori métaphysique car l'homme est un être libre qui se gouverne par la raison qui par surcroît a pour objet de s'attaquer aux secrets de la nature. On a même célébré le culte de la déesse Raison en 1793 avec une volonté forcenée de sacrilège : "Les temples sont fermés, ou ne s'ouvrent qu'aux délibérations bruyantes et aux bacchanales d'un peuple effréné. Les autels sont renversés; on a promené dans les rues des animaux immondes sous les vêtements des pontifes; les coupes sacrées ont servi à d'abominables orgies; et sur ces autels que la foi antique environne de chérubins éblouis, on a fait monter des prostituées nues (6)". Nous avons affaire à une attitude prométhéenne, puisqu'il s'agit bien d'une révolte contre tout principe divin. Comment a-t-on pu croire en l'universalité de la raison ? N'importe quel mathématicien nous dira que tout raisonnement repose sur un axiome, c'est-à-dire un principe qui ne peut être démontré et qu'il faut admettre comme tel. Ce qui revient à dire que l'Univers échappe pour l'essentiel à notre entendement, qu'on peut raisonner dans tous les sens, y compris dans l'absurde et pire encore la raison peut justifier toutes les ignominies, ainsi que nous le montre la révolution française et celles qui l'ont prise comme référence, à savoir les révolutions bolchevique et chinoise. Et comme les principes sur lesquels se fonde tout raisonnement changent selon les individus, il ne faut pas s'étonner que la Révolution apparaisse comme un maelström balayant tout sur son passage, y compris ses propres enfants.

La Révolution : un véritable cataclysme pour la France

Les historiens ont beau être parfaitement renseignés sur cette période, nous avons toujours du mal à réaliser que la Révolution, avec la Terreur, a plongé la France dans une véritable guerre civile, détruisant tout un ordre social : "Pour faire la révolution française, il a fallu renverser la religion, outrager la morale, violer toutes les propriétés, et commettre tous les crimes: pour cette œuvre diabolique, il a fallu employer un tel nombre d'hommes vicieux, que jamais peut-être autant de vices n'ont agi ensemble pour opérer un mal quelconque (7)". Il est vrai qu'à partir du moment où l'homme rejette tout principe divin, il ne peut que laisser libre cours au déchaînement de ses passions et de ses vices car si Dieu n'existe plus, tout est permis : "Cependant les lois sont sans vigueur, le gouvernement reconnaît son impuissance pour les faire exécuter; les crimes les plus infâmes se multiplient de toutes parts: le démon révolutionnaire relève fièrement la tête, la constitution n'est qu'une toile d'araignée, et le pouvoir se permet d'horribles attentats. Le mariage n'est qu'une prostitution légale; il n'y a plus d'autorité paternelle, plus d'effroi pour le crime, plus d'asile pour l'indigence. Le hideux suicide dénonce au gouvernement le désespoir des malheureux qui l'accusent. Le peuple se démoralise de la manière la plus effrayante; et l'abolition du culte, jointe à l'absence totale d'éducation publique, prépare à la France une génération dont l'idée seule fait frissonner (8)". En renversant la monarchie, les révolutionnaires se sont érigés en souverains de la déesse Raison : "La philosophie moderne est tout à la fois trop matérielle et trop présomptueuse pour apercevoir les véritables ressorts du monde politique. Une de ses folies est de croire qu'une assemblée peut constituer une nation, qu'une constitution, c'est-à-dire l'ensemble des lois fondamentales qui conviennent à une nation, et qui doivent lui donner telle ou telle forme de gouvernement, est un ouvrage comme un autre, qui n'exige que de l'esprit, des connaissances et de l'exercice; qu'on peut apprendre son métier de constituant, et que des hommes, le jour qu'ils y pensent, peuvent dire à d'autres hommes: Faites-nous un gouvernement, comme on dit à un ouvrier: Faites-nous une pompe à feu ou un métier à bras (9)".

"Cependant il est une vérité aussi certaine, dans son genre, qu'une proposition de mathématiques; c'est que nulle grande institution ne résulte d'une délibération, et que les ouvrages humains sont fragiles en proportion du nombre d'hommes qui s'en mêlent, et de l'appareil de science et de raisonnement qu'on emploie à priori." (...) "car le législateur ne peut se faire obéir ni par la force, ni par le raisonnement." (...)"Il me suffit d'indiquer la fausseté de ce raisonnement: La république est victorieuse, donc elle durera. S'il fallait absolument prophétiser, j'aimerais mieux dire: La guerre la fait vivre, donc la paix la fera mourir (10)". De fait, les évènements donnent raison à Joseph de Maistre, puisque le Directoire fait l'objet d'un coup d'état, celui du 18 fructidor an V (4 septembre 1797), déclenchant une nouvelle Terreur blanche en 1799. Seul un pouvoir fort, incarné par Napoléon Bonaparte peut sauver le pays du désastre et préserver les acquis de la Révolution.

Napoléon Bonaparte : préservateur ou fossoyeur de la Révolution ?

La France est menacée de l'intérieur et de l'extérieur par la coalition des monarchies européennes menée par la Grande-Bretagne et les troupes révolutionnaires surent en repousser victorieusement les assauts ; comment un pays en état de guerre civile a-t-il pu réaliser un tel exploit ? Joseph de Maistre nous en donne l'explication : "Or, comment résister à la coalition? Par quel moyen surnaturel briser l'effort de l'Europe conjurée? Le génie infernal de Robespierre pouvait seul opérer ce prodige. Le gouvernement révolutionnaire endurcissait l'âme des Français, en la trempant dans le sang; il exaspérait l'esprit des soldats, et doublait leurs forces par un désespoir féroce et un mépris de la vie, qui tenaient de la rage. L'horreur des échafauds, poussant le citoyen aux frontières, alimentait la force extérieure, à mesure qu'elle anéantissait jusqu'à la moindre résistance dans l'intérieur. Toutes les vies, toutes les richesses, tous les pouvoirs étaient dans les mains du pouvoir révolutionnaire; et ce monstre de puissance, ivre de sang et de succès, phénomène épouvantable qu'on n'avait jamais vu, et que sans doute on ne reverra jamais, était tout à la fois un châtiment épouvantable pour les Français, et le seul moyen de sauver la France (11)". C'est ainsi que l'Autriche qui avait la meilleure armée de l'Europe continentale avec la Prusse, fut sans cesse tenue en échec, que ce soit par les armées révolutionnaires ou celles de Napoléon. Lorsque ce dernier arrive au pouvoir, il prend la tête d'un pays en lambeaux ; il est urgent de mettre fin au mouvement révolutionnaire tout en préservant ses acquis voire en les confortant et pour ce faire, il fait œuvre de législateur et dote l'Etat d'institutions, et d'une administration structurée (il organise le pouvoir exécutif en directions et ministères et instaure le système des préfets). Si les réformes effectuées étaient pour la plupart à l'état de projets sous le Directoire et le Code civil la reprise de droits qui remontaient à l'Ancien Régime, plus ceux issus de principes révolutionnaires, Napoléon eut le mérite de les mener à bien. Mais surtout, il était urgent pour le Premier Consul de rétablir la paix civile en s'efforçant de combler la fracture entre révolutionnaires d'un côté, et royalistes de l'autre : d'un côté, il réalise certains projets révolutionnaires et de l'autre, il règle la question religieuse par la signature du Concordat s'attirant de la sorte les faveurs de tous ceux qui reprochaient à la Révolution son caractère antichrétien, tout en renforçant son autorité. La mémoire collective a retenu de Napoléon le chef de guerre au détriment du législateur qui a établi en France le droit moderne et rendu irréversible les acquis de la Révolution. La France ne reviendra plus jamais à l'Ancien Régime malgré la Restauration qui succéda au Premier Empire.

La Restauration ou l'échec de la monarchie constitutionnelle

La Restauration part sur un mauvais pied : elle se fait sur la ruine de l'Empire et elle est imposée par les vainqueurs de la coalition menée par la Grande-Bretagne : ils exigent que la monarchie soit rétablie mais avec une constitution. C'est la charte de 1814 qui cherche à concilier les principes d'une monarchie traditionnelle et ceux de la Révolution dans son aspect le plus modéré. L'intermède des Cent-Jours, ultime soubresaut de l'Empire, ne fait que suspendre ce processus. Autre handicap pour cette restauration : la Chambre des Députés n'est composée que de royalistes divisés entre ultras et libéraux. La bourgeoisie qui fut le fer de lance de la Révolution et qui constitue la classe sociale montante est totalement exclue du jeu politique. Cette exclusion conduit à une situation insurrectionnelle qui, avec les Trois Glorieuses, finit par mettre un terme à la monarchie et au règne des Bourbons en 1830, et en accord avec les historiens, on peut dire que c'est la fin de la Restauration et ajouterons-nous, de la tentative qui visait à rétablir le fondement chrétien de la monarchie que Maistre appelait de tous ses vœux : Charles X a été le dernier roi à se faire sacrer à Reims, ce qui n'est pas le cas pour Louis-Philippe dont le règne va assurer une transition entre la monarchie traditionnelle et la république.

Louis-Philippe, un roi sans couronne

Louis-Philippe n'est plus le roi de France mais des Français liant la monarchie au peuple et non à l'Etat. Autre symbole fort : l'adoption du drapeau tricolore au détriment du drapeau blanc de la Restauration. Ces deux concessions sont faites implicitement à l'opposition républicaine tout en mécontentant les royalistes et les cours européennes qui qualifient le nouveau souverain de "roi des barricades". Il est en revanche surnommé le Roi Citoyen par le peuple. Autrement dit, Louis-Philippe ne tient plus sa légitimité d'en haut, mais d'en bas. C'est un sorte de roi "républicanisé", du moins jusqu'en 1840, année durant laquelle il évince son ministre, Adolphe Thiers, au profit de François Guizot lequel, contrairement à son prédécesseur, mène une politique résolument conservatrice et à contre-courant de l'évolution de la société française qui se trouve confrontée à l'industrialisation générant une nouvelle classe sociale, le prolétariat, constitué par cette population venue des campagnes pour se faire embaucher dans les usines ; à partir de 1846, une crise financière et économique précédée d'une crise agricole en 1845 déclenche un exode rural vers les grandes villes ce qui finit par provoquer la révolution de 1848, celle des prolétaires. Après l'effondrement brutal de la Monarchie de Juillet, les républicains vont enfin réaliser leur objectif en proclamant la république. Si cette république arrive à faire quelques réformes, elle souffre de désordres populaires (révolte ouvrière des journées de juin 1848), de l'absence de chef charismatique, vide que Louis-Napoléon Bonaparte s'empresse de combler en se faisant élire président de la République pour créer le Second Empire dont l'avènement est accueilli favorablement par les Français.

Le Second Empire, dernière étape avant la France républicaine

Le Second Empire se divise en deux périodes égales : la première, dite autoritaire et la seconde, dite libérale qui permettra à la future IIIème république de s'établir ; Napoléon III a tiré la leçon de la crise économique des années 1846-48, qui était due à la faiblesse du système bancaire, asphyxiant les entreprises qui ne pouvaient plus investir. Il avait compris "que la paupérisation n'est pas le produit du capitalisme mais, plus certainement du manque de capitalisme (12)" et de fait, "Napoléon III sut démontrer qu'il était possible de concilier autorité et modernité, hiérarchie et partage des fruits de la croissance, enrichissement de la nation et amélioration du sort de la classe " industrieuse (13)"". Ce développement économique et industriel correspond à celui des sciences et des techniques dont le rationalisme du XVIIIe siècle avait fait le lit : son caractère prométhéen est amplifié par cette puissance technologique qui se développe et il trouve son prolongement dans des nouvelles théories qui se veulent scientifiques (matérialisme, positivisme, scientisme, évolutionnisme, etc.), faisant croire à l'homme qu'il peut dominer la nature et maîtriser son destin. Les républicains s'inscrivant dans ce courant rationaliste, ils apparaissent comme incarnant le modernisme face aux monarchistes définitivement ringards. Il y a là une dynamique qui va permettre à la république d'entrer par la petite porte.

République : un mot tabou

Après le désastre de la guerre de 1870, on se garde bien de proclamer la république, ce mot paraissant marqué par un "signe indien" : la première république avait donné Robespierre et la Terreur, la seconde Napoléon III. Il faut attendre 1875 pour que soient promulguées les lois constitutionnelles, et non la constitution, c'est-à-dire un ensemble minimaliste de règles organisant le fonctionnement des pouvoirs : par prudence, on s'est gardé d'élaborer, comme par le passé, un texte structuré. Ce caractère non structuré des lois constitutionnelles de 1875 donne aux institutions politiques une souplesse qui explique en partie la longévité de la IIIe République (65 ans). Mais on ne peut vraiment parler de république qu'après la démission de Mac-Mahon en 1879. Jules Grévy lui succède et avec l'aide des différents présidents du conseil (premier ministre), il s'attache à établir une république laïque, démocratique et parlementaire.

La république, enfin !

C'est dans cette optique que Jules Ferry accomplit sa réforme de l'enseignement public : il s'agit de former des bons républicains ; l'idéologie républicaine, issue de la Révolution et par son caractère totalitaire, doit régner sans partage dans les écoles. Cette réforme est précédée par des décrets excluant de l'enseignement public les congrégations religieuses. Décidément, les héritiers de 1789 ne peuvent pas exister sans se poser en adversaires implacables du christianisme et le paroxysme est atteint avec la vague d'anticléricalisme du ministère Combes par l'expulsion des Chartreux en 1903 de leur monastère où ils ne reviendront qu'en 1940 (au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité...). Ce n'est pas un hasard car les Chartreux sont l'ordre monastique le plus représentatif du clergé régulier : pour Emile Combes et le parti radical, cette expulsion revêt un caractère symbolique. Cette politique anticléricale s'accompagne de considérations politicardes : il s'agit de détourner l'attention des socialistes dont les revendications en faveur de la classe ouvrière dans cette république de notables se font de plus en plus pressantes et auxquels on jette le clergé en pâture, histoire de faire diversion. Dans cette France républicaine, l'anticléricalisme se confond avec l'antichristianisme et ne fait que perpétuer la division entre les Français depuis 1789.

La république ou l'impossible union

Depuis que l'unité du pays a été définitivement brisée par la Révolution, ses héritiers ne peuvent maintenir la cohésion de la république que s'ils s'opposent à quelque chose : sur le plan intérieur, comme on vient de le voir et sur le plan extérieur face à l'Allemagne qui a amputé le pays de l'Alsace et de la Lorraine, créant chez les Français un désir de revanche et alimentant un patriotisme virant parfois au nationalisme exacerbé, comme avec le parti nationaliste de Paul Déroulède. Du reste, le navire républicain, pris par la tempête des scandales à répétition, commence à faire eau de toutes parts quand éclate la Première Guerre mondiale qui ressoude momentanément le pays autour de son drapeau. Mais sitôt la guerre terminée et le Traité de Versailles signé, la république est reprise par le démon de la division.

20 ans, 40 ministères

De 1919 à 1939, La France connaît 40 ministères, soit une durée moyenne de 6 mois pour chaque gouvernement. L'époque a changé : l'Europe vient d'entrer brutalement dans le XXe siècle dont on peut considérer qu'il commence le 11 novembre 1918, la période 1901-1918 apparaissant pour les historiens comme un prolongement de la précédente (1870-1900). Mais un évènement majeur s'est produit, c'est la révolution bolchevique avec à sa tête Lénine, qui, avant la guerre, était venu parfaire sa formation de révolutionnaire en France. Les conséquences ne se font guère attendre pour la vie politique française avec la création en 1920 du parti communiste. Les héritiers de 1789, devenus les notables de la IIIe République ont trouvé plus antichrétiens et plus révolutionnaires qu'eux...Ils ne sont pas au bout de leurs peines, car ils sont confrontés à la montée du fascisme, cette idéologie forgée par Mussolini. L'extrême droite française, au nom du patriotisme et des valeurs traditionnelles, vomit cette république "de copains et de coquins" qui à ses yeux avilit la France. Elle aura sa revanche avec la chute de la IIIe République et l'avènement du gouvernement de Vichy.

Le régime de Vichy ou la grande déchirure

Alors que depuis 1792, la république avait toujours su repousser les ennemis venus de l'étranger, notamment l'Autriche, pour la première fois elle tombe sous les coups d'un autre pays germanique, l'Allemagne. La défaite de 1940 provoque un énorme traumatisme dans le pays, aggravé par l'Occupation. et crée une véritable fracture : faut-il obéir à Pétain ou à De Gaulle ? Cette question est déchirante pour bon nombre de Français ; cette crise de l'autorité, plus précisément de la légitimité du pouvoir pose la question des valeurs auxquelles notre pays entend se rattacher. En attendant, le mythe républicain qui reposait entre autres sur le prestige de son armée provoque chez les Français, notamment chez les jeunes hommes (âgés de 20 à 25 ans) une grave crise d'identité. Et c'est chez ces derniers que la Résistance recrute l'essentiel de ses troupes, l'héritage révolutionnaire revenant à la surface. Mais malgré l'évidence qu'il y avait à présenter un front commun face à l'occupant, les différents mouvements composant la Résistance étaient incapables de s'entendre et il a fallu toute l'énergie et le charisme d'un Jean Moulin pour unifier celle-ci. Les Français vont-ils tirer la leçon de cette période tragique ? Pas du tout.

Une république mal partie

En 1945, le gouvernement provisoire présidé par le général de Gaulle malgré quelques réformes importantes (droit de vote accordé aux femmes, création de la Sécurité Sociale), est rapidement gagné par des dissensions internes et en proie aux partis, situation dénoncée par le président du conseil qui démissionne en 1946. Le 5 mai de la même année, les électeurs repoussent un premier projet de constitution ; enfin, le 13 octobre, le nouveau projet de constitution est adopté par 53 % de oui et 31 % d'abstentions mais si on regarde ces résultats en fonction du nombre d'électeurs inscrits, seulement 36 % des Français l'ont approuvé, ce qui est un mauvais présage pour la durée de cette IVe République proclamée le 27 octobre. Ce qui retient notre attention pour cette immédiate après-guerre, c'est la création en 1944 du Mouvement Républicain Populaire (MRP) par Georges Bidault ; ce parti issu de la Résistance s'affiche comme démocrate-chrétien et vise à dépasser le clivage droite-gauche ; sur ce point, il échoue pour se muer au fil des ans en parti du centre pris entre deux feux.

Le messianisme républicain battu en brèche

Conformément à l'universalisme des "Lumières", la colonisation a été l'occasion de diffuser l'idéal républicain auprès de populations appartenant à des civilisations fortement marquées par la religion, que ce soit le bouddhisme en Indochine (l'actuel Vietnam) ou l'islam au Maghreb. Ironie du sort, elles réclament leur indépendance au nom de Voltaire, de Montesquieu et de la déclaration des droits de l'homme que leurs colonisateurs leur avaient fait connaître. Toujours est-il que le problème de la décolonisation heurte de plein fouet la notion même de "mission civilisatrice de la France" qui confronte notre pays à une nouvelle crise d'identité. La IVe République tombe avec la question de l'Algérie, ce territoire, parmi toutes les colonies, ayant subi le plus l'empreinte française.

Charles de Gaulle, sauveur de la république

Le paradoxe de l'idéologie républicaine, c'est son incapacité à assimiler des cultures différentes de la sienne alors qu'elle se veut universaliste. En fait, elle veut imposer son universalité, convaincue qu'elle détient la vérité. C'est, en dehors du drame humain que la décolonisation de l'Algérie a entraîné, la cause principale de son caractère douloureux : les populations autochtones ne veulent pas du modèle universaliste français et il s'agit bien là d'un choc des cultures. La crise est si grave que seul un régime avec un pouvoir exécutif fort peut dénouer la crise, tandis qu'une république parlementaire ne pouvait qu'échouer. Charles de Gaulle accède au pouvoir, et avec lui le gaullisme, qu'on a parfois taxé de bonapartisme voire de monarchisme. Il y a en effet quelques analogies, notamment en ce qui concerne la constitution de 1958 qui plonge ses racines dans un vieil atavisme monarchique resté tapi, quoi qu'on en dise, dans l'inconscient collectif des Français, ce qui n'a pas empêché les rédacteurs de cette constitution de rechercher une partie de leur inspiration outre-Atlantique (la Cour Suprême des USA a servi de modèle pour le Conseil Constitutionnel). Et c'est sans doute pour cela que la Ve République fêtera ses cinquante ans en 2008. Pour l'aspect bonapartiste, on retrouve cette volonté de concilier les principes républicains et la philosophie patriotique de l'humanisme, héritier du christianisme. De Gaulle, qui naguère participa aux cercles démocrates-chrétiens veut à son tour mener une politique qui aille au-delà du clivage droite-gauche. Et il y parviendra, jusqu'aux évènements de mai 1968 qui sonneront le glas de cette politique pour entraîner sa démission presque un an plus tard après le referendum raté d'avril 1969. Cependant, pour la première fois dans notre histoire, il nous a laissé des institutions politiques adaptées à notre temps et que plus personne n'entend remettre en cause à quelques exceptions près (certains prônent une VIe République) ; on a préféré faire évoluer la constitution de 1958 par des réformes (notamment saisine du Conseil Constitutionnel). Maintenant que cette évocation historique est terminée, il est possible de comprendre ce qui caractérise la France et les Français aujourd'hui.

L'échec du "modèle républicain"

Quand on regarde l'histoire de la France depuis 1789 comme nous venons de le faire, les évènements donnent raison à Joseph de Maistre quand il prédit l'échec de la république. Pourquoi ? Parce que toute l'énergie de la France post-révolutionnaire se déploie uniquement dans le sens à la fois d'une défense et d'un affrontement, et non dans celui d'une dynamique créatrice et à fortiori unificatrice. Cela s'explique d'abord par le cataclysme de la Terreur évoqué plus haut, imprimant sur le peuple français une marque indélébile telle qu'il a toujours peur du changement, se méfie de tout ce qui vient de l'étranger, sans pour autant être xénophobe (par exemple : la peur de la mondialisation) et d'une façon générale montre en permanence une résistance à l'innovation. La Révolution nous a légué une société atomisée, individualiste sans que cette dernière caractéristique trouve sa contrepartie dans un quelconque esprit d'entreprise, et faisant face à une administration omnipotente et de plus en plus impotente. Le désir de se protéger contre l'adversité l'emporte sur la prise de risque, les Français préférant la rente à l'investissement industriel. Le plus grand des paradoxes de la Révolution, c'est de voir qu'elle a engendré un conservatisme et un esprit de privilège qui n'a rien à envier à celui de l'Ancien Régime : on peut citer par exemple, l'attitude des dirigeants de la IIIe République, qui, s'appuyant sur un électorat rural donc conservateur, vantaient "l'ordre éternel des champs". La deuxième explication tient au fait que la Révolution repose sur la transgression de l'ordre divin, entraînant une faillite de la morale publique : toutes les républiques ont été marquées par des scandales retentissants. Depuis 1968, la morale sociale est également touchée : cette morale est honnie, parce qu'elle est aux yeux de ses ennemis qui l'appellent faussement "morale bourgeoise" la dernière trace de religion dans notre société. Elle symbolise à leurs yeux une cascade d'interdits devenue insupportable dans un pays dont la population fut, avant le Concile de Vatican II, catholique à quelques 80%. Si cette forme de transgression est partagée avec tout l'Occident, l'exception française réside dans le fait qu'elle s'accompagne d'un militantisme politique qui s'inscrit dans ce qui est devenu une tradition révolutionnaire, laquelle ne peut survivre que si elle se trouve des nouvelles bastilles à conquérir, que si elle est toujours en guerre contre quelque chose. Mais comme notre société est devenue permissive, il n'y a plus rien à transgresser ou contre quoi se révolter. Il n'y a donc plus qu'à se révolter contre soi-même et s'auto-flageller en se rendant responsables, méchants Occidentaux post-colonialistes que nous sommes, de toutes les misères du Tiers-Monde. En revanche, ce n'est pas s'auto-flageller ou se montrer "décliniste" que de nous regarder tels que nous sommes et faire preuve d'humilité, c'est faire le diagnostic d'un pays malade de ses illusions, de ses blocages, de ses peurs, de ses préjugés et de son insupportable prétention à présenter le "modèle républicain" comme universel alors qu'il est au bord du dépôt de bilan (au propre comme au figuré : l'abyssale dette publique de la France en est le reflet emblématique). C'est particulièrement flagrant en ce qui concerne la promotion sociale au sein de notre société : "Alors qu'on pensait depuis Jules Ferry que les études " payaient ", une certitude forgée à l'âge de l'élitisme républicain, à l'époque où les enfants du peuple qui obtenaient les diplômes scolaires étaient sûrs de monter dans l'échelle sociale, les désillusions sont aujourd'hui terribles (14)". Ces désillusions se traduisent par un nombre croissant de jeunes diplômés qui partent travailler à l'étranger, ne trouvant pas d'emploi dans un pays qui pratique par ailleurs une discrimination imbécile à l'embauche. Même le plus serein d'entre nous a de quoi s'inquiéter lorsqu'il constate avec effroi que la société dans laquelle il vit perd ses éléments dynamiques, soit en les laissant partir, soit en les anéantissant par le chômage ou le sous-emploi : "L'égalité des chances, qui avait été l'hymne du " modèle " républicain, n'est plus qu'un mythe (15)". Qu'est-ce que ce pays où la pensée unique, le "politiquement correct", derniers reliquats d'une pensée révolutionnaire et totalitaire, empêchent tout échange constructif d'idées comme celles que nous exprimons ici, au point qu'il faille aller sur Internet pour pouvoir le faire et y chercher des informations que les médias, champions du mensonge par omission, nous cachent ? Certes, les autres pays d'Europe connaissent des difficultés, mais pas cette crise d'identité qui est bien, on peut le dire ici, une exception française ; nos voisins, s'ils subissent également les effets de la déchristianisation trouvent encore leur cohésion grâce à leur identité culturelle, ce qui nous est impossible vu la diversité originelle qui caractérise notre pays. Les révolutionnaires de 1789 ont voulu remplacer une unité surnaturelle transcendant la diversité de notre pays par l'unité illusoire de la Raison, ouvrant une boîte de Pandore qui a libéré tous les maux dont nous souffrons aujourd'hui. Pour reprendre les propos visionnaires de Maistre, ils ont détruit au lieu de faire, et l'inanité du discours politique actuel n'est que l'expression d'une société du néant qui n'a plus rien pour la rassembler autour d'un but commun.

P.F.

Notes :

1 Joseph de Maistre, Considérations sur la France, Chap. VI, 1797

2 ibid., Chap. VII

3 ibid., Chap. VIII

4 ibid.

5 ibid., Chap. V

6 ibid.

7 ibid., Chap. X

8 ibid.

9 ibid., Chap. VII

10 ibid.

11 ibid., Chap. II

12 Jacques Marseille, Du bon usage de la guerre civile en France, 2006 - Editions Perrin( collection Tempus) Chap. 5, p.99

13 ibid., p.100

14 ibid., Chap. 8, p.157

15 ibid., p.156