Gran Torino
Avec : Clint Eastwood, Bee Vang, Ahney Her
Réalisateur : Clint Eastwood
Studio : Malpaso
Année : 2008
Vétéran de la guerre de Corée, bougon et irascible, Walt Kowalski vient de perdre sa femme et refuse de déménager de son quartier qui n'est plus habité maintenant que par des immigrés hmongs. Une nuit, il surprend Tao, un de ses jeunes voisins, en train d'essayer de voler sa Ford Gran Torino de 1972, dans le cadre d'une épreuve imposée par le gang qui veut le recruter. Malgré de forts préjugés, Kowalski essaye alors de reprendre en main l'adolescent, aidé en cela par sa sœur Sue.
A 78 ans, Clint Eastwood continue sa carrière de franc-tireur du cinéma américain en nous livrant un film magistral, parfaitement maitrisé de bout en bout. Ainsi, dès le début du film, avec l'enterrement et la réunion familiale qui se tient dans la maison de Kowalski, les rapports entre le père et ses deux fils montrent une incompréhension réciproque. Et derrière la fausse sollicitude de ces derniers apparaît le désir d'envoyer leur père en maison de retraite, histoire de faire main basse sur sa maison , sans oublier la petite-fille qui lorgne la Ford Gran Torino que son grand-père bichonne à longueur de journée et qu'il a en partie construite, puisqu'il a travaillé chez Ford pendant une trentaine d'années. Et c'est là le cœur du film : cette voiture qui lui donne son titre symbolise ce rêve américain qui marqua les USA après 1945 jusqu'au début des années 1970, et Kowalski est lui aussi le vestige d'un pays nourri par une immigration dont l'Europe fut le réservoir, relayé désormais par l'Asie. Et ça, Kowalski, il n'aime pas : il ne cesse de ronchonner, passe le plus clair de son temps à boire des bières, assis devant sa maison, jette des regard furieux à ses voisins asiatiques tout en grommelant des propos racistes. Les choses changent, lorsque Sue, l'aînée de la famille voisine, s'aventure imprudemment dans un quartier mal famé et se fait importuner par des voyous ; Kowalski, passant par là au volant de son vieux pick-up (la Gran Torino ne sortant jamais du garage), l'arrache, arme au poing, à cette dangereuse situation, et du coup, pour tous les Asiatiques du quartier, il est devenu un héros. Il reçoit des offrandes en nourriture que ces derniers déposent sur le pas de sa porte, et Sue l'entraîne dans une réunion de famille et là, l'attitude de notre vieux misanthrope change, le ton du film aussi lorsqu'il dit : " J'ai plus en commun avec ces chinetoques qu'avec les membres pourris gâtés de ma famille ". Là, on assiste à un retournement de situation: ce sont ces nouveaux immigrants qui l'accueillent, lui qui, vis-à-vis d'eux, faisait figure d'Américain de souche! Et après avoir surpris Tao, le jeune frère de Sue, dans son garage, Kowalski voit arriver sa famille et lui demande de lui faire faire des travaux pour quelques jours afin de réparer la faute qu'il a commise, s'estimant déshonorée. Et dans le fond, s'il accepte, tout en se faisant violence, c'est qu'il a senti que, au-delà des barrières culturelles, ces " chinetoques " partagent avec lui ces valeurs de droiture, de dignité, de travail, de solidarité, et c'est ce qu'il s'évertue à transmettre au jeune Tao dont les travaux d'intérêt général pour le quartier se transforment par la grâce de Kowalski en une véritable éducation comme il ne l'a pas fait pour ses propres fils. Et symboliquement, ce sont aussi les valeurs qui firent la grandeur de l'Amérique qui sont transmises à des populations qui n'appartiennent plus à son noyau européen, un passage de témoin pour une Amérique régénérée. Et bien sûr, la voiture-symbole fait l'objet d'une disposition testamentaire :
"Je voudrais léguer ma Gran Torino 1972 à mon ami Tao Van Lor à la condition que tu ne coupes pas le toit comme le font ces sales tacos, que tu ne peignes pas dessus des flammes débiles comme le font un tas de pecnots de tarés blancs et que tu ne mettes pas un aileron de pédé sur le coffre arrière comme on en voit sur toutes les voitures de bridés, c'est absolument horrible, si tu arrives à t'abstenir de ces conneries, là elle est à toi."
Clint Eastwood, dans ce film, alterne avec maestria les différents genres du cinéma, de la comédie au drame, en passant par le film d'action tout en cultivant une autodérision à travers le personnage de Kowalski qui ne doit pas masquer la sobriété et la subtilité avec laquelle l'acteur-réalisateur traite son sujet tout en s'appuyant sur une direction d'acteurs sans faille. A l'heure où Hollywood ne nous sert plus guère que des thrillers politico-policiers et des histoires de tueurs en série aux scénarios recuits, ou encore des films dont les effets spéciaux ne servent qu'à masquer des intrigues qui tiendraient sur un ticket de métro, Clint Eastwood, pratiquant avec délectation le politiquement incorrect, donne une belle leçon de cinéma à tous ces tacherons des grands studios américains dont les productions alimentent une machine à spectacle qui tourne de plus en plusà vide, au profit du cinéma indépendant dont l'acteur- réalisateur est sans conteste, une figure emblématique.
Note : 9/10
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